20 ans de lutte contre le braconnage

Publié le lundi 21 mai 2012


20 ans de lutte contre le braconnage à l’Escrinet

Le col de l’Escrinet, en Ardèche, est l’un des plus exceptionnels cols en Europe pour l’étude de la migration de printemps. Il se situe exactement dans l’axe migratoire et constitue un véritable "couloir". Ainsi, en 1985, pas moins de 150 espèces différentes d’oiseaux ont pu y être observées.

Cigogne noire
Cigogne noire

Dès 1982, de la mi-février a la mi-avril, les ornithologues du CORA et de la FRAPNA étudient la migration sur le Col de l’Escrinet, ils réalisent des comptages profitant à toute la communauté scientifique, tant au niveau national ("Migrans", groupe d’étude et de protection des migrateurs) qu’international (Migratory Birds Program, coordination internationale de conservation de la faune migratrice sous l’égide du Conseil International pour la Préservation des Oiseaux).

En 1987, la FRAPNA achète un terrain de 3 hectares sur le col afin de faciliter la réalisation d’études (comptages, opérations de baguage...), d’animations, ou plus simplement pour permettre aux adhérents et sympathisants de ces associations d’assister au spectacle fabuleux de la migration. Ce terrain doit aussi permettre l’installation de structures d’accueil pour le public (projet d’ornithogone européen de suivi de la migration" en 1990, projet d’observatoire européen de la migration" en 1993). Jusqu’en 1990, le grand public participe en masse aux activités organisées par ces associations (4 000 visiteurs en 1987).

Le col est également le lieu de passage d’une espèce migratrice chassable : le Pigeon ramier (Columba palumbus), les activités éducatives du CORA et de la FRAPNA deviennent incompatibles avec l’occupation du col par des centaines de chasseurs, tirant le Pigeon ramier en toute illégalité de février à fin mars, malgré la fermeture de la chasse au 31 janvier. Dès l’origine, les chasseurs opposent aux ornithologues une hostilité de plus en plus violente. Ainsi, le 14 mars 1985, suite à une altercation avec les chasseurs, un salarié du CORA est violemment frappé au visage et doit être hospitalisé.

Figaro 23-02-1987 Agression d'ornithologies en Ardèche
Le Figaro 23 02 1987
La Tribune 01-04-1982<br class='autobr' style='max-width: 500px; max-height: 10000px' />
La Tribune 01-04-1982

Les chasseurs, farouches défenseurs d’une chasse prétendument traditionnelle, obtiennent chaque année du Préfet de l’Ardèche une prolongation de la chasse au Pigeon ramier au-delà du 31 janvier, ainsi que son classement en espèce nuisible, pouvant être détruite par tir sans formalité, jusqu’au 31 mars sur l’ensemble du département. Les arrêtés successifs du Préfet sont tous attaqués en justice avec succès par les associations de protection de la nature, réunies au sein d’un collectif "Escrinet Col Vert". Les populations de Pigeon ramier migrateur sont effectivement en déclin important et cette espèce ne commet aucun dégât dans cette partie du département sur les cultures.


1990

Jusqu’en 1990 : Tolérance plus ou moins facile des "chasseurs" envers la présence des ornithologues. Fréquentation croissante par les naturalistes


1991

Fermeture de la chasse aux migrateurs au 31 janvier.

Révolution chez les chasseurs ardéchois. Appels au braconnage de la part des responsables de la fédération des chasseurs. Organisation d’"actions de chasse à la grive", puis du braconnage du ramier sur de nombreux sites dont trois principaux en particulier l’Escrinet.

On assiste aux premières violences des chasseurs, dont les naturalistes ne sont pas les seules victimes, puisque des touristes sont également agressés, ainsi que tout porteur de jumelles ou d’appareil photo, se voyant refuser l’accès au col.

Les chasseurs se livrent à de nombreux actes de braconnage et le tir d’espèces protégées se fait en présence des gardes nationaux de la chasse et de la faune sauvage qui, pourtant, ne verbalisent pas. La FRAPNA se voit interdire l’accès à sa propriété de 3 hectares par les chasseurs qui occupent le col en masse et tirent sur les pigeons en toute illégalité sans être verbalisés.

Le camp d’observation de la migration est donc abandonné dès la mi-février. Climat général très tendu. Plainte en civil pour incitation au braconnage

Le CORA écrit au Préfet pour lui signaler la recrudescence du braconnage sur le col et lui faire remarquer que les services de police et la garderie de l’O.N.C. sont particulièrement absents. La force publique n’intervient toujours pas.

Panneau Col de l'Escrinet

1992

La chasse du Pigeon ramier est autorisée jusqu’au 29 février en totale méconnaissance de l’autorité de la chose jugée.

Le 9 février, une délégation d’ornithologues du CORA et de la FRAPNA, composée de salariés et de bénévoles, est interceptée par une cinquantaine de chasseurs alors qu’elle se rend sur le terrain spécialement loué pour l’observation de la migration. Les ornithologues sont sévèrement bousculés et expulsés du site malgré la présence de la gendarmerie. Le CORA et la FRAPNA portent plainte pour voie de fait et entrave aux libertés publiques.

Par la suite, les salariés des associations ne pourront plus accéder à leur lieu de travail. Ainsi, les 17 et 18 février, les salariés sont repoussés par seulement huit chasseurs sans aucune intervention des forces de police.

Le suivi de la migration se fait désormais en contrebas, dans le virage de "la Chèvre". Il est alors beaucoup plus difficile de compter les oiseaux, mais cela permet au moins aux ornithologues de constater les agissements des chasseurs : ils sont témoins de nombreux actes de braconnages qui ne sont ni verbalisés ni poursuivis. En effet, les chasseurs tirent non seulement sur les Pigeons ramier mais aussi sur les Pigeons colombins et sur de nombreuse espèces pourtant protégées par le droit français.

Braconnage seulement sur l’Escrinet mais très intensif. Nombreuses plaintes déposées.


1993

Une paix relative est obtenue, par la conclusion d’un protocole de comptage commun des oiseaux migrateurs entre les associations et les chasseurs sur le Col de l’Escrinet. Les comptages communs se passent globalement bien même si le service d’ordre tenu par les chasseurs refoule les naturalistes en surnombre.

Par contre, aucune animation n’est rendue possible : les chasseurs ont obtenu le droit de manifestation sur 11 sites sur lesquels ils peuvent ainsi braconner librement jusqu’au 21 mars, avec la complaisance des pouvoirs publics.


1994

Les chasseurs occupent le col de l’Escrinet dès le 1er mars. Trois ornithologues sont "expulsés" du col ce même jour. Le 2 mars, des scientifiques sont agressés verbalement et physiquement sur le site d’observation de la migration. L’un d’eux est transporté à l’hôpital et doit subir un arrêt de travail de 8 jours. Les forces de l’ordre présentes sur le site ne sont pas intervenues. Le 3 mars, les ornithologues essaient une dernière fois d’atteindre "la Chèvre" et sont violemment repoussés par les chasseurs.

Le camp de comptage est alors officiellement et définitivement abandonné ; les associations font paraître un communiqué de presse afin de mettre en garde le public sur le danger du site.

Le 7 mars, l’A.N.C.E.R., association des chasseurs écologiquement responsables, écrit au Préfet de l’Ardèche. Elle condamne le braconnage du Pigeon ramier et demande à l’administration d’être ferme afin que la situation ne s’aggrave pas comme cela été le cas en Gironde avec la Tourterelle. Elle reconnaît que le Pigeon ramier migrateur est en régression, ne commet aucun dégât et qu’un classement en espèce nuisible serait abusif.

Manifestation (presque nationale) à Privas le 12 mars.

Le 18 mars, suite à une sollicitation de l’administration, une délégation FRAPNA-CORA monte sur le site avec Georges DESCOURS, le Président de la FRAPNA Ardèche. Cent chasseurs, prévenus de son arrivée, les bombardent d’œufs pourris, si bien que les gendarmes organisent leur repli immédiat.

Le Col de l'Escrinet

Mise en place du collectif Escrinet (CORA, FRAPNA et LPO).


1995

Les chasseurs font pression sur le Préfet, François Filliatre, pour qu’il classe le Pigeon ramier ’espèce nuisible destructible en tout lieu’ jusqu’au 31 mars. Le Préfet refuse de négocier et qualifie le tir du Pigeon ramier à partir du 1er mars d’acte de braconnage.

Le 1er mars, 300 chasseurs manifestent sur le Col de l’Escrinet et poursuivent la journée par une "opération escargot" avec un convoi d’une centaine de voitures pour bloquer l’accès au col, puis le centre ville de Privas. La sécurité publique est assurée par le déploiement de gardes nationaux et de C.R.S. Le Préfet refuse de recevoir une délégation des chasseurs.

Le 2 mars, le Préfet accepte finalement de recevoir les militants cynégétiques. Il voit la seule solution dans le dépôt d’un dossier par la fédération des chasseurs visant au classement du pigeon en tant qu’espèce nuisible. Le 5 mars, le Préfet s’engage à déclarer le Pigeon ramier nuisible avant la fin de la semaine suivante. Depuis l’annonce de cette nouvelle, les chasseurs tirent le Pigeon en toute illégalité.

Par arrêté du 11 mars 1995, le Préfet classe le Pigeon ramier espèce nuisible, et les chasseurs sont confortés dans l’idée que le pigeon peut être tiré jusqu’au 31 mars.

Il est évidemment impossible pour les associations ardéchoises d’accéder au col et leurs représentants sont menacés par des chasseurs extrémistes jusque dans leur vie privée. C’est pourquoi les associations se regroupent au sein d’un "collectif des organisations non-gouvernementales d’étude et de protection de la nature" afin que le dossier soit géré au niveau national.

Le 28 mars 1995, elles obtiennent du Tribunal Administratif de Lyon la suspension de l’exécution de l’arrêté du 11 mars 1995.


1996

Par l’intermédiaire du Préfet de l’Ardèche, les associations proposent aux chasseurs un projet de protocole de comptage commun sur le modèle de celui conclu en 1993, mais à la condition que ceux-ci s’engagent à respecter les lois et règlements en vigueur. Les chasseurs n’acceptent pas les termes du contrat.

Le Préfet de l’Ardèche annonce alors que les personnes qui seraient surprises en action de chasse en mars seraient verbalisées et poursuivies. Pourtant, à partir du 1er mars, les chasseurs sont à nouveau présents sur le col avec leurs pancartes et leurs fusils, en toute impunité. Le 2 mars, ils sont environ 200.


1997

Les négociations en vue de l’élaboration d’un protocole de comptage commun reprennent. Les comptages ne sont possibles qu’au prix du maintien de 7 lignes de tir du Pigeon ramier en mars sur des cols autres que celui de l’Escrinet.

Braconnage du pigeon ramier sur plusieurs sites sur l’Escrinet, de manière très régulière, mais aussi à la Fayolle et à Rochemaure (vallée du Rhône).
Meilleure organisation du braconnage

Les associations refusent ce marchandage. Le CORA informe le Préfet de son intention de se rendre sur le col sur la propriété de la FRAPNA afin de procéder à ses activités de comptage et lui demande donc d’assurer la sécurité des ornithologues. Le Préfet s’étant engagé à faire respecter l’ordre et le droit, les associations lui demandent d’organiser le retour à la normale sur le col. Cette revendication de leurs droits légitimes ne reçoit aucun écho.


1998

Les associations s’adressent à nouveau au Préfet de l’Ardèche, aux Ministres de l’Environnement, de l’Agriculture et de l’intérieur, pour qu’ils garantissent la sécurité des ornithologues, leur permettent de circuler librement, de stationner au col de l’Escrinet et d’utiliser leur propriété. Cette année encore, les chasseurs restent les seuls maîtres au Col de l’Escrinet, construisant même de nouveaux postes de tir.

Braconnage annoncé sur 7 sites, effectif sur au moins 2.
Pas ou peu de réactions de l’Etat.


1999

Le braconnage continue sur le col de l’Escrinet.

Le Ministère de l’Environnement ordonne à la garderie de l’Office Nationale de la Chasse de verbaliser les contrevenants.
Braconnage intensif sur l’Escrinet à partir du 15 mars

Malgré l’appui que devait leur fournir la gendarmerie, 16 gardes de l’ONC sont pris en otage et retenus toute la journée et menacés de mort. Puis le braconnage s’étend à la Fayolle.

Le lendemain et les huit jours suivants, le braconnage reprend de plus belle en toute impunité sur 9 cols ardéchois.

Acquisition d’une partie du col par la FDC en cours d’été, puis annonce de l’acquisition de l’hôtel.

Le 15 décembre, audience au tribunal correctionnel de Privas pour séquestration, outrages, menaces de mort...


2000

En plein débat sur la nouvelle loi chasse française, la troisième en 6 ans, le braconnage se pratique dans la tranquillité la plus sereine. Malgré deux plaintes du CORA et un constat d’huissier, aucun procès verbal de gendarmerie ne sera dressé. Le recours en justice du CORA est classé sans être jugé par le Tribunal de Privas.

De 1991 à 2000, les autorités administratives ont été largement sollicitées afin qu’elles fassent cesser ce trouble de jouissance qu’est l’occupation d’une propriété privée par des chasseurs, qu’elles mettent un terme à cette atteinte aux activités scientifiques et d’animation des associations et qu’elles fassent enfin sanctionner les actes de braconnage sur le Col de l’Escrinet.

Malgré tout, 11 ans durant, les associations n’ont pu réaliser aucune étude ni animation sur le site, ce qui leur a causé un préjudice direct et certain, et le braconnage a été passivement autorisé avec la complicité passive des pouvoirs publics et le soutien de quelques élus locaux.


2001

Poursuite du braconnage plus ou moins intense.
Jugement très clément pour l’affaire de séquestration des gardes.
Intervention de la fondation Franz Weber en appui du collectif Escrinet à partir de 2001.


2002

Reprise du suivi scientifique, uniquement au mois de mars, et sur le terrain de la FRAPNA.
Braconnage sur le col de l’Escrinet et sur d’autres sites.


2003

Suivi scientifique plus long, du 24 février au 15 avril, encore sur le terrain de la FRAPNA.

Braconnage sur le col de l’Escrinet où le chef de cabinet de la ministre de l’environnement vient rendre une visite amicale aux braconniers.


2004

Inauguration du terrain de la fondation Franz Weber pour le suivi scientifique et l’accueil du public.
Braconnage sous couvert d’autorisations de tir de l’étourneau sur au moins 6 sites dont le col de l’Escrinet.


2005

Suivi scientifique sur la butte du 20 février au 20 avril.

Journée « grand public » le 20 mars.

Divers incidents dont agression sur deux ornithologues suisses, effraction de la caravane et épandage de lisier. Braconnage comme en 2004 mais pas de tirs (sauf sur étourneaux lors des passages réguliers de la gendarmerie).

vandalisme caravane escrinet


2006

gendarme à l Escrinet

Extension de la période du suivi scientifique, du 7 février au 15
Intégration du col de l’Escrinet au réseau Tête en l’Air.

Braconnage sur une quinzaine de sites mais pas sur le col de l’Escrinet.


2007 et 2008

Suivi scientifique encore étendu (du 24 janvier au 15 mai en 2007 et du 22 janvier au 23 mai en 2008).

Signature d’un protocole d’accord entre Préfecture, Fédération des Chasseurs et Collectif Escrinet.

Instauration d’un quota de prélèvement de 250 pigeons ramiers (au total), répartis sur 5 sites et sous contrôle de l’ONCFS.


2009

Extension de la période du suivi scientifique, du 19 janvier au 31 mai.
Fin du protocole d’accord

Pas de braconnage car présence des BMI de l’ONCFS et espoir d’une nouvelle demande de dérogation par Fédération des Chasseurs.


2010

Extension de la période du suivi scientifique, du 19 janvier au 31 mai.

Pas de braconnage car présence des BMI de l’ONCFS et instruction d’une nouvelle demande de dérogation par Fédération des Chasseurs.