Sarcelle d’hiver

Publié le jeudi 28 février 2008


Sarcelle d’hiver Anas crecca

Angl. : Common Teal
All. : Krickente
It. : Alzavola

De répartition holarctique, la Sarcelle d’hiver niche essentiellement au nord du 45e, voire, en Europe de l’Ouest, du 50e parallèle. La population française, évaluée entre 500 et 1 000 couples (Dehorter in [N]), est donc insignifiante sur le plan mondial et si on la compare aux 75 000 individus hivernant annuellement en France (Deceuninck et Maillet 1998). De même, la nidification de l’espèce dans notre région demeure tout à fait irrégulière et ne concerne qu’une infime minorité des milliers de sarcelles transitant ou, pour une fraction d’entre elles, hivernant dans notre région.

Prouvée pour la première fois en Forez, où une couvée de 9 poussins fut observée en juillet 1975 ([R]), la reproduction rhônalpine fut depuis lors irrégulièrement constatée dans cette région d’étangs, mais aussi en d’autres districts favorables : la Dombes (première couvée observée à Versailleux le 22 juin 1963), puis l’Ile Crémieu (un nid de 8 œufs trouvé le 7 mai 1970) et enfin le bassin lémanique (une ponte de 10 œufs en mai 1971) ([R]). Depuis, les étangs des 3 premiers districts, le marais de l’Etournel (sur le Haut-Rhône - 01-74), mais aussi quelques zones humides plus modestes comme celles du Grésivaudan (38), accueillent ponctuellement des sarcelles d’hiver estivantes et parfois nicheuses. Les preuves formelles de reproduction demeurent cependant particulièrement difficiles à apporter en raison de la discrétion extrême de l’espèce, de sa prédilection pour les étangs ou les marais peu profonds, d’accès difficile, présentant une végétation suffisamment dense pour que ces petits canards puissent y nicher dans une discrétion absolue. Ces difficultés de détection sont encore amplifiées d’une part en raison de l’aspect tardif de la fin du passage printanier qui peut amener certains oiseaux (sans doute les plus septentrionaux) à s’attarder sous nos latitudes jusqu’au début de mai et d’autre part, en raison de la précocité du retour des premiers mâles migrateurs post-nuptiaux, à partir de la fin de juillet (en Dombes, généralement aux alentours du 28 juillet, mais dès le 4 juillet en 1999).

Les effectifs n’augmentent cependant de manière sensible qu’à partir de la fin d’octobre, culminent en novembre (avec un maximum de 1 200 oiseaux au Plantay, Dombes - 01 - le 10 novembre 1982), puis diminuent ultérieurement. Très grégaires au reposoir diurne, les sarcelles d’hiver ne peuvent hiverner en nombres significatifs dans notre région (quelques milliers dans les meilleurs des cas) qu’à condition d’y trouver à la fois des plans d’eau calmes, peu profonds et non gelés, souvent les mêmes d’année en année. C’est dans de telles conditions que furent dénombrés 1 000 oiseaux à Dompierre sur Veyle (Dombes - 01) le 28 janvier 1982 ou 485 à Vescours (Bresse - 01) le 31 décembre 1998. L’effectif le plus élevé fut pourtant noté au passage prénuptial (1 625 oiseaux à Versailleux, Dombes - 01, le 15 mars 1998). L’hiver voit aussi certaines sarcelles fréquenter les retenues des fleuves et notamment celles du Rhône : 674 à Seyssel (Haut-Rhône - 01/73) le 23 janvier 1994 ou 261 au Pouzin (Basse Vallée du Rhône - 07) le 28 janvier 1985. L’origine des hivernants rhônalpins a pu être précisée grâce à plus de 75 reprises de bagues d’oiseaux tués à la chasse. Ceux-ci provenaient de 12 pays, essentiellement du nord-est européen (Pologne, 11 ; ex-Allemagne de l’Est, 8 ; ex-Tchécoslovaquie, 2), moins fréquemment de Scandinavie (11) ou même de Grande-Bretagne (2, dont un mâle bagué le 18 septembre 1975 à Ipswich et tué 11 jours plus tard à Miribel - 01). La reprise la plus lointaine fut celle d’un autre mâle bagué le 26 juillet 1989 à Mourmansk en Russie et abattu le 12 janvier 1991 à Ambérieux en Dombes (01). De nombreuses autres sarcelles furent marquées en hiver en Camargue et tuées en région Rhône-Alpes lors de leur remontée printanière ou lors d’hivers ultérieurs.

Ajoutons enfin que seuls 4 de ces 75 oiseaux furent repris dans la 4ième année suivant leur baguage, la majorité l’ayant été dans les mois, voire l’année suivants. Ceci confirme les résultats inquiétants des travaux de Trolliet (1986) et de Pradel (1992) attestant à la fois de la brève espérance de vie de ces petits canards et de leur sur-représentation (comparativement aux effectifs hivernants des autres Anatidés) dans les tableaux de chasse français. Cette vulnérabilité particulière résulte essentiellement du grégarisme et de la fidélité aux reposoirs diurnes (Tamisier 1972). L’avenir des populations rhônalpines passe évidemment par la préservation de zones humides favorables, exploitées sans intervention humaine excessive, mais aussi par une maîtrise des excès actuels de la chasse : sur 10 sarcelles hivernant en France, 8 seraient tuées par des chasseurs (Deom 1999) ! Ainsi, l’apparente stabilité actuelle des effectifs européens (comme ceux de la plupart des canards et des oies chassés en France) repose sur le constat "immoral" du prélèvement cynégétique massif au sud de l’Europe d’espèces qui n’arrivent à maintenir leurs effectifs que grâce aux efforts de protection des pays du nord.

Pierre Crouzier