Pie-grièche grise

Publié le jeudi 28 février 2008


Pie-grièche grise Lanius excubitor

Angl. : Great Grey Shrike
All. : Raubwürger
It. : Averla maggiore

Pie grièche grise, photo Rémi RUFER © 2008

La Pie-grièche grise est considérée depuis le début des années 1990 comme une espèce différente de la Pie-grièche méridionale Lanius meridionalis (Isenmann et Bouchet 1993, Lefranc 1993, 1999). Elle appartient à un groupe composé de 19 sous espèces, dont la sous espèce nominale L. e. excubitor fréquente notre région. Pendant la période de reproduction, et bien qu’elle ne niche pas strictement dans ce milieu, son aire de répartition recouvre en majeure partie la forêt boréale aussi bien dans l’Ancien que dans le Nouveau monde (Lefranc 1999). Comme dans la majorité des pays européens, l’aire de répartition française a été progressivement rognée depuis plus d’un siècle. D’ouest en est, ce rétrécissement s’est accéléré depuis la fin des années 1960 et plus encore, semble-t-il, dans les décennies récentes (Lefranc 1999). A l’échelle européenne, les effectifs de la Pie-grièche grise sont compris entre 19 000 et 48 000 couples hors Russie, avec une tendance à un déclin marqué (Tucker et Heath 1994, Rocamora et Yeatman-Berthelot 1999, [E]). En France, les estimations les plus récentes donnent entre 1 500 et 5 500 couples, soit 3 à 29 % des effectifs européens (Rocamora et Yeatman-Berthelot 1999).

En Rhône-Alpes, la Pie-grièche grise fait partie des dix espèces qui ont subi la plus forte régression depuis le premier atlas ([R]). Il s’agit de l’espèce dont la répartition a été la plus affectée depuis 1977 puisqu’elle n’est plus signalée sur 18 districts occupés à l’époque. Treize de ces districts sont à l’est du Rhône, dans l’Ain (Revermont-Ain et Valromey - sur ces deux districts son absence réelle serait à confirmer - Rhône Bourget et Dombes), la Haute-Savoie (Gex-Léman, Fier-Rumilly et Arve-Giffre), la Savoie (Monts du Chat), l’Isère (Grésivaudan et Trièves) et la Drôme (Diois et Haut-Diois) et cinq à l’ouest, en Ardèche (Haut-Vivarais), dans la Loire (Pilat, Gorges sud de la Loire) et le Rhône (Monts du Lyonnais, Beaujolais nord). Elle est donc aujourd’hui absente des départements de Savoie, de l’Isère et du Rhône, soit environ un tiers de Rhône-Alpes. Cette forte réduction n’a pu être compensée par l’apparition de nouvelles stations de reproduction comme dans le Chablais (74), le Vercors (38, 26) et la Basse Vallée du Rhône (07) qui traduisent beaucoup plus un effort de prospection qu’une réelle nouvelle installation. Pour la partie drômoise du Vercors et la Basse Vallée du Rhône, certaines observations réalisées avant 1993 doivent sans doute être attribuées à l’espèce cousine méridionale Lanius meridionalis. Bien que les données régionales chiffrées anciennes restent trop partielles pour permettre un comparaison précise, cette réduction s’est accompagnée d’un déclin très marqué des effectifs. Seul Juillard (1999) a retracé, pour le département de la Loire, l’évolution récente des populations. Il a fait apparaître des fluctuations annuelles sensibles depuis le début des années 1990, caractéristiques de populations mal stabilisées, et il n’avance pas d’estimations du nombre de couples nicheurs. Les estimations d’effectifs régionaux les plus récentes donnent une fourchette de 10 à 40 couples, largement inférieurs à 1 % des effectifs français.

Pie grièche grise, photo Rémi RUFER © 2008

La taïga ouverte parsemée de zones tourbeuses est considérée comme l’habitat originel de la Pie-grièche grise (Lefranc 1999). En Rhônes-Alpes, son milieu de prédilection comprend des prairies naturelles fauchées abritant de nombreux insectes et des populations de campagnols en fortes densités. Elle apprécie ponctuellement des milieux ouverts à évolution naturelle rapide comme de jeunes plantations ou des clairières de coupe récente en milieu forestier, une mosaïque de milieux comprenant à la fois des pâturages, des prairies de fauche, des haies, mais aussi des zones humides laissées en jachère pendant une ou plusieurs années (Lefranc 1993, [N]). Les grands arbres, ainsi que de nombreuses possibilités de perchoirs, sont des éléments déterminants dans le choix des territoires. Les gros buissons peuvent également être utilisés, mais la préférence va davantage à des arbres de haut jet. Plusieurs études ont mis en évidence la relation entre la Grive litorne (Turdus pilaris) et la Pie-grièche grise sur les sites de nidification (Peitzmeier 1956), habituelle dans le quart nord est de la France. Bien que cette association n’aille pas sans poser quelques problèmes, les deux espèces semblent y trouver un intérêt, en particulier pour la surveillance respective des nids et la défense contre des prédateurs potentiels (Lefranc 1993, [N]) ; en Rhône-Alpes, aucun cas similaire n’a été mentionné à notre connaissance. Son altitude moyenne de nidification régionale est cependant assez élevée (950 m, n = 8) avec une mention record à 1 850 m à Abondance dans le Chablais (74) en 1990. Lefranc (in [N]) mentionne la nidification "bien répandue" de l’espèce au-dessus de 600 m dans le Massif-Central. Estoppey (in Sermet et Ravussin 1995) cite un cas de nidification à 1 050 m dans le canton de Vaud (Suisse).
Si, dès la mi-février, deux oiseaux peuvent être observés ensemble sur les sites de nidification, des manifestations de reconnaissance de territoires pouvant rassembler plusieurs individus ont lieu jusque dans la deuxième quinzaine du mois de mars. Comme la Pie-grièche grise est un migrateur partiel, ces rassemblements peuvent réunir à la fois des hivernants et des migrateurs arrivés sur leurs sites de nidification (Lefranc 1993). Les oiseaux adoptent ensuite un comportement territorial strict. Dès que le couple est formé, entre la mi-mars et la mi-avril, les oiseaux construisent. Le nid, élaboré en une quinzaine de jours par le mâle et la femelle, offre souvent une vue dégagée sur les terrains de chasse. La ponte à généralement lieu entre la fin avril et la mi-mai. En Rhône-Alpes, la date moyenne d’éclosion (28 mai, n = 8) suggère une date moyenne de ponte entre le 10 et le 15 mai. La femelle assurant quasi-exclusivement la couvaison, le ravitaillement est l’œuvre du mâle. Les jeunes (2,1 par ponte en moyenne, n = 8) volent trois semaines après l’éclosion. Les données rhônalpines étant fragmentaires, des dates d’envol précises ne peuvent être avancées. Si la ponte est détruite, une ponte de remplacement est fréquemment réalisée (Lefranc 1993). L’émancipation des jeunes a lieu environ un mois après l’envol.

Si certaines pie-grièches grises sont partiellement migratrices, d’autres paraissent sédentaires. Il est admis que ce sont les oiseaux scandinaves qui se déplacent le plus ([H]). Rhône-Alpes accueillent ainsi un nombre d’hivernants qui, jusqu’au début des années 1970, paraissait important, mais l’analyse par décennie montre une chute régulière, la moyenne passant de 14,3 citations/an (avec des pointes de plus de 20 mentions hivernales) entre 1965 et 1970 à 2 mentions entre octobre et février de 1995 à 1998. Ces données permettent de replacer le déclin rhônalpin dans le contexte plus général de la régression des effectifs de cette espèce à l’échelle internationale (Tucker et Heath 1994).

Comme ailleurs, les menaces qui pèsent sur la Pie-grièche grise en Rhône-Alpes proviennent de la raréfaction des surfaces en prairies, corollaire de l’intensification de l’agriculture céréalière, du développement des carrières et des zones d’urbanisation de plus en plus étirées, en particulier le long des grandes infrastructures génératrices de zones industrielles nouvelles. La gestion de prairies de fauche entrecoupées de haies champêtres de haut jet serait peut-être un bon programme de protection pour assurer la survie de cette espèce en Rhône-Alpes. Les motifs d’une régression particulièrement marqués chez les Pie-grièches en général relèvent toutefois de problématiques complexes et pas toujours bien comprises (Lefranc 1993).

Texte : Olivier Iborra / CORA
Photos : Rémi RUFER