Pie-grièche-écorcheur

Publié le jeudi 28 février 2008


Pie-grièche-écorcheur Lanius collurio

Angl. : Red-backed Shrike
All. : Neuntöter
It. : Averla piccola

Pie grièche écorcheur, photo Rémi RUFER © 2008

D’origine paléarctique, polymorphique, strictement migratrice, la plus commune des pies-grièches niche dans toute l’Europe (Lefranc 1993 et 1999, [E], [N]). Ses exigences écologiques - étés frais (< à l’isotherme 16°C) et arrosés - limitent sa distribution du sud de l’Angleterre à l’est des Balkans (Crimée, Caucase) et du nord de la Méditerranée au sud de la Scandinavie (Tucker et Heath 1994, [E]). La grande majorité des effectifs européens niche dans les pays de l’Est. Ils sont globalement évalués, hors population russe, ukrainienne et turque, entre 2,6 et 4,2 millions de couples. Les populations européennes comptent environ 2 millions de couples (Tucker et Heath 1994, [E]), les pays aux plus forts effectifs étant l’Espagne et l’Allemagne. En France, Mayaud (1936) estime l’espèce très commune y compris en Corse. Cependant, Yeatman (1976) considérant ses exigences écologiques et constatant une réduction de l’aire de distribution vers le sud, met en évidence sa rareté en Bretagne et Normandie et son absence des plaines provençales. Ces données correspondent globalement à ce qui est observé aujourd’hui ([N]). Selon Lefranc (1999), cette Pie-grièche n’est "que faiblement représentée au nord d’une ligne Nantes (44) - Charleville-Mézières (08)". Même si Tucker et Heath (1994), dans les années 1970-1980, la signalent en régression, les effectifs semblent se reconstituer depuis le début des années 1990 après une longue période de diminution effective, par exemple en Belgique (Wallonie, Entre-Sambre et Meuse) avec un redressement spectaculaire des populations en Famenne (Jacob 1999, Coppée 1999, Van der Elst 1999). En 1976, la population française était estimée entre 70 000 et 100 000 couples (Yeatman 1976 [N]), soit aux alentours de 3 % des effectifs européens.

En 1999, les résultats de l’enquête nationale réalisée en 1993-1994 conduisent Lefranc à avancer une fourchette de 155 000 à 300 000 couples, soit entre 7 et 15 % des effectifs européens.

Le même auteur évalue pour ces mêmes années l’effectif minimal de la Pie-grièche écorcheur en Rhône-Alpes entre 800 et 8 000 couples, chaque département possédant, selon lui, des populations de l’ordre de 100 à 1 000 couples. L’estimation pour la période 1993-1997, selon la méthode Birdlife (Tucker et Heath 1994), évalue les effectifs entre 10 000 et 50 000 couples - soit 6 à 16 % des effectifs nationaux - avec une tendance à la régression. Si l’espèce niche dans tous les départements rhônalpins, la comparaison entre les deux enquêtes régionales (1977 et 1993-1997) met en évidence une régression des populations méridionales et une augmentation de celles du nord de la région.
Géroudet (1998b) signale la nidification régulière de la Pie-grièche écorcheur depuis la plaine jusqu’à 1 500 m, la reproduction devenant plus rare au-dessus, encore qu’elle ait été prouvée à 2160 m dans les Alpes internes, à Bonneval sur Arc en Haute Maurienne (73) (Lebreton et Martinot 1998). Dans la Loire et dans le Jura, elle fréquente les sommets des massifs, à plus de 1 250 m sur les Hautes Chaumes des Monts du Forez et à plus de 1 200 m sur les Crêts jurassiens (Lefranc 1999, Juillard 1999, Joveniaux in G.O.J. 1993). Bien que l’altitude moyenne de nidification soit de 572 m (n = 194), ses préférences vont nettement aux parties supérieures et inférieures des étages collinéen et montagnard. Ces données correspondent à celles observées dans des milieux analogues ailleurs. En Suisse, Géroudet (1998b) la cite jusqu’à 1 850 m dans le Valais et elle ne subsiste plus dans le canton de Vaud “ que dans la partie supérieure de l’étage collinéen et dans l’étage montagnard surtout entre 800 et 1 500 m ” (Estoppey in Sermet et Ravussin 1995). Salvan (1983) mentionne qu’elle se maintient le mieux dans l’étage collinéen, entre 600 et 1 200 m dans la Vaucluse et 600 à 1 500 m dans le Gard, alors qu’elle a disparu au sud d’une ligne Nîmes-Avignon. Ces constats mettent en évidence l’évolution de l’espèce, dont les populations de moyenne montagne semblent se maintenir, voire s’accroitre, tandis que les populations de plaine, comme ailleurs en France, ont subi l’impact de l’agriculture moderne (disparition de haies et buissons, épandages intensifs de produits phytosanitaires) qui a entraîné une chute régulière et localement massive des effectifs (Lefranc 1993, 1999), plus particulièrement sensible dans la partie méridionale de Rhône-Alpes.

Pie grièche écorcheur, photo Rémi RUFER © 2008

La Pie-grièche-écorcheur est le seul Laniidé français qui n’a pas besoin d’arbres pour nicher (Géroudet 1998 b). La présence de buissons est, par contre, vitale et sa préférence pour les épineux, en particulier le Prunellier (Prunus spinosa) et l’Aubépine (Crataegus sp.) est connue depuis plusieurs siècles (Géroudet 1998b, Lefranc 1993). Son habitat originel était caractérisé par les zones d’écotones entre forêts et secteurs ouverts (Lefranc 1999). Selon Lefranc (1993), plusieurs milieux, fréquents en Rhône-Alpes, semblent attirer particulièrement cette espèce aujourd’hui : les landes sèches, les friches résultant de l’abandon de pratiques agricoles, les prairies de fauche entourées de buissons, les vergers à proximité des habitations et les parcs à bestiaux dont les piquets de clôtures sont très appréciés, de même que les fils de fers barbelés que l’espèce affectionne pour empaler ses proies. Ces espaces de végétation dense sont entrecoupés d’étendues dégagées, le plus souvent herbacées et donc riches en insectes, parfois dénudées. L’espèce ne délaisse que les espaces boisés uniformes et étendus, comme les massifs forestiers des Monts du Pilat, de la Madeleine et du Forez dans la Loire (Juillard 1999). Les proies capturées, dont la taille varie de celle d’un Hyménoptère au Chardonneret ou au Mulot ; elles sont parfois embrochées, encore vivantes, en des points précis du territoire. Ces lardoirs pourraient avoir une double fonction de garde-manger et de marquage du territoire, surtout si les effectifs sont fournis (Géroudet 1998b). Le pillage des nids d’autres espèces est connu chez la Pie-grièche écorcheur, ainsi que l’atteste celui d’un nid de Chardonneret le 25 mai 1968 à la Mure (38), où les 4 jeunes furent dérobés par le couple (un poussin par le mâle et les trois autres par la femelle).

Les données récentes sur les densités confirment la bonne santé des populations septentrionales de la région. Pour la partie méridionale, les informations restent trop éparses pour tirer des enseignements sûrs, même si une forte tendance à la régression est soupçonnée. Ceci est confirmé en particulier dans les zones de plaine. En Cévennes et Boutières, les densités sont assez fortes. En Haute-Savoie, 527 à 587 couples ont été recensés en 1993 et 691 à 806 couples en 1994. La meilleure densité observée est celle d’un couple pour 1,4 ha à Copponex en 1994 (n = 12 sur 17 ha) (J.P. Matérac, comm. pers.). Des indices kilométriques réalisés dans plusieurs départements ont permis de préciser l’abondance. Dans la vallée de la Vernaison (Vercors - 38), un mâle était cantonné tous les 1,7 km pendant l’été 1973, dans les Monts du Matin (26) un tous les 1,8 km en 1974 ; en 1994, dans le Valromey (01) sur les versants ensoleillés, un mâle cantonné tous les 1,6 km en 1990. Dans la Loire, les valeurs varient pour les années 1994 à 1996 d’un couple pour 5 km dans la plaine du Forez à un couple par km dans les Monts du Forez (Juillard 1999). En Dombes, seulement 25 couples ont été observés en 1993.

Migratrice tardive, la Pie-grièche écorcheur est une visiteuse d’été présente chez nous pendant quatre mois seulement . Même si des oiseaux précoces sont de retour dans le courant du mois d’avril - le 1er avril 1981 à Mayres Savel (38), le 17 avril 1976 au Grand Lemps (38), la date moyenne est le 7 mai (n = 28), avec très peu de variations entre les départements : le 4 mai en Isère et en Haute-Savoie, le 5 mai dans la Loire (Juillard 1999). Dès son arrivée sur le site de nidification, le couple se forme et la reproduction commence. Dès la mi-mai, les premières pontes complètes sont déposées (5 à 6 œufs). La femelle en assure seule la couvaison même si le mâle est susceptible de la remplacer, plus pour abriter temporairement les œufs que pour assurer leur développement (Géroudet 1998 b). Si l’échec de cette première ponte est avéré, elle est couramment remplacée au début du mois de juillet (Lefranc 1993, Géroudet 1998b). L’envol des jeunes se situe à la fin du mois de juin et dans le courant du mois de juillet. La date moyenne régionale en est le 16 juillet (n = 26). La taille moyenne des familles atteste de pertes sévères pendant l’élevage des jeunes : 3,3 jeunes par couple (n = 30). Des variations locales et annuelles importantes existent : en Haute-Savoie en 1993, 119 couples produisent 211 jeunes, soit 1,8 jeunes par couple, en 1994 les 16 couples suivis produisent 59 jeunes, soit 3,7 jeunes par couple (J.P. Matérac, LPO Haute-Savoie, inédit). La famille reste unie et se déplace fréquemment jusqu’à la fin du mois d’août. Ce n’est qu’à cette période que les jeunes deviennent indépendants (Lefranc 1993, Géroudet 1998b). La plupart des départs ont lieu en août et septembre, les plus précoces étant observés le 21 août 1980 en Dombes (01), le 29 août 1977 à Lathuile (74). La date moyenne de dernière observation le 20 septembre. (n = 17), les oiseaux les plus tardifs étant observés dans la dernière décade d’octobre : le 2 octobre 1993 à Meyzieu (69), le 24 octobre 1990 à Loëx (74).

La Pie-grèche écorcheur reste le Laniidé le plus commun de France, même si son statut paraît vulnérable à l’échelle européenne (Tucker et Heath 1994). Les populations de plaine ont cependant subi entre les années 1960 et 1980 une forte diminution pouvant aller localement jusqu’à la disparition. Comme Lebreton et Martinot (1998), nous pensons qu’en Rhône-Alpes l’espèce se porte mieux en montagne qu’en plaine ; le suivi des populations de basse altitude, ainsi que des populations méridionales, déjà commencé en Ardèche, semble être un impératif de la prochaine décennie.

Texte : Olivier Iborra / CORA
Photo : Rémi RUFER