Pic tridactyle

Publié le jeudi 28 février 2008


Pic tridactyle Picoides tridactylus

Angl. : Three-toed Woodpecker
All. : Dreizehenspecht
It. : Picchio tridattilo

Le Pic tridactyle est un oiseau de catégorie faunistique sibéro-canadienne présentant une vaste distribution dans les zones septentrionales du domaine holarctique. En Europe, il est largement réparti dans les zones boréales occupées par la sous-espèce P. t. tridactylus. Plus au sud, la sous-espèce P. t. alpinus - qui serait une relicte glaciaire ou bien résulterait de la pénétration d’individus en Europe tempérée par l’Oural, après le recul des glaciers - occupe diverses zones des chaînes montagneuses des Carpates, des Balkans, des Alpes dinariques ainsi que des Alpes centrales. Quelques rares secteurs septentrionaux des Alpes françaises hébergent des oiseaux en limite occidentale de distribution européenne. Les effectifs européens totaux seraient compris entre 53 000 et 180 000 couples (Cramp 1985, Tucker et Heath 1994). Il s’agit certainement d’une des espèces nicheuses les plus rares et localisées de l’avifaune française.

Les effectifs français du Pic tridactyle sont essentiellement confinés en région Rhône-Alpes et plus précisément en Savoie et Haute-Savoie. Au cours des cinq dernières décennies, l’espèce a été observée en onze sites plus ou moins rapprochés. Cinq d’entre eux sont haut-savoyards : 3 dans le Haut-Giffre, entre 850 et 1 630 m d’altitude, (Desmet 1982, 1989 et inédit) et 2 en haute vallée de l’Arve, entre 1 450 et 1 750 m d’altitude (Catzeflis, Desmet et Louis inédit) ; des preuves de reproduction (nidification et nourrissage de jeunes) ont été collectées en juillet 1998 dans ces deux zones (Desmet inédit, Jordan et Jordan 1999). Quatre des cinq sites savoyards sont situés en Maurienne, entre 1 500 et 1 900 m d’altitude ; le dernier est en Tarentaise, à 1 500 m d’altitude, (Gonthier 1970, Lebreton et Martinot 1998). A rappeler également la mention ancienne du Pic tridactyle dans les Bauges en 1949 (Barruel 1950 a).

D’autres données ont été collectées dans le Jura, depuis les années 1980, au contact du Doubs et de l’Ain (Joveniaux 1993, [N]). La part française de l’effectif nicheur européen du Pic tridactyle peut être estimée à moins de 1 %, soit quelques dizaines de couples, 50 à 100 au maximum, encore que n’existe aucune donnée quantitative précise (Tucker et Heath 1994, Desmet in Rocamora et Yeatman-Berthelot 1999). Le faible nombre d’observations reflète certainement, pour une part, la très grande discrétion de cet oiseau silencieux, au demeurant peu farouche, ainsi que l’accessibilité délicate des sites fréquentés, souvent retirés, durant les périodes plus favorables à sa détection (printemps). Pour ces mêmes raisons, il est difficile d’évaluer une quelconque tendance d’évolution des effectifs. L’augmentation récente de données dans certains secteurs (Jura) peut refléter une augmentation de la pression d’observation ou des mouvements régionaux à partir des populations voisines plus importantes (Suisse). Les présomptions de reproduction de l’espèce datent du siècle dernier puis du début du XXième siècle (Bailly 1853-54, Lavauden 1911). Dans les années 1960 et 1970 l’existence de plusieurs stations régulières en Haute-Maurienne et dans le massif du Mont Blanc, bien que sans que des preuves de nidification certaines, attestent de la stabilité de la présence de l’espèce. Les seules preuves de reproduction, certifiées et publiées, sont très récentes (Jordan et Jordan 1999). Nos connaissances actuelles ne nous permettent pas de nous faire une idée de la taille du territoire des oiseaux rhônalpins, qui pourrait être relativement élevée (Hess et Chabloz in Schmid et al. 1998) : dans les Alpes suisses (canton de Schwytz), où l’espèce est plus abondante, la dimension du territoire a été estimée à 0,48 à 2,83 km² selon les couples, avec une surface moyenne de 1,12 km² (Ruge et Jenni in Schifferli et al. 1980).

L’habitat du Pic tridactyle, peuplant les zones de taïga dans les contrées boréales, comprend sous nos latitudes des forêts subalpines fraîches, entre 1 000 et 1 900 m d’altitude environ, composées en particulier d’Epicéa Picea excelsa (pouvant être parsemées de Sapin Abies alba, de Mélèze Larix decidua), plus ou moins mêlées de feuillus. Ces boisements sont fréquemment ouverts de clairières et possèdent de nombreux arbres morts restés sur pied, dépérissant ou partiellement brûlés, dont la présence, avec celle de l’Epicéa, paraît importante. Le régime alimentaire est essentiellement composé d’insectes xylophages et de larves ; comme d’autres pics, l’espèce paraît également apprécier la sève des résineux ou des feuillus.

Le Pic tridactyle paraît nicher assez tardivement (mai-juin) et la ponte compterait 3 ou 4 œufs seulement (Géroudet 1973) déposés au fond d’une cavité creusée dans un troncs de résineux (Epicéa, Arole Pinus cembra, Mélèze, Sapin), souvent mort ou dépérissant, à une hauteur allant d’un à 15 m. L’incubation dure de 11 à 14 jours et les jeunes quittent le nid au bout de 22 à 25 jours, accompagnant ensuite les parents pendant plus d’un mois (Géroudet 1973).
Ce Pic est apparemment caractérisé par sa sédentarité sous nos latitudes, avec toutefois de petits déplacements erratiques locaux expliquant probablement en partie certaines observations sporadiques, souvent hors période de reproduction, dans des zones plus basses ou quelque peu distantes des sites de nidification connus, comme dans le Jura. De tels déplacements pourraient être en partie expliqués par le dépérissement des forêts et l’existence de chablis (Géroudet 1987 a).

Les populations européennes du Pic tridactyle paraissent pouvoir être qualifiées de "stables", mais pour certains pays (Finlande, Pologne, Suède, Ukraine, Lithuanie, Yougoslavie, Tchécoslovaquie) elles seraient en légère diminution (Yeatman 1971, Cramp 1985, Tucker et Heath 1994). L’espèce était réputée en expansion en Europe centrale (Jura suisse notamment) il y a vingt ans ; cependant les populations scandinaves ont enregistré une érosion des effectifs d’au moins 20 % au cours des dernières décennies.
Les principaux facteurs pouvant limiter la distribution ainsi que les effectifs de ce pic sont en premier lieu la modification, voire la destruction, de son habitat : abattage intensif local d’épicéas, suppression d’arbres morts sur pied ou vieillissant à l’occasion d’exploitation forestière, réduisant les sites de nidifications et de nourrissage. Certaines pratiques forestières (coupes à blanc par exemple) peuvent ainsi représenter localement de sérieuses menaces pour le maintien de populations déjà bien fragmentées et dispersées. La conservation du Pic tridactyle dépendrait donc avant tout d’une gestion forestière appropriée assurant le maintien d’un nombre minimum d’arbres morts sur pied. D’après Tomialojc (in Tucker et Heath 1994), il serait souhaitable que des secteurs forestiers occupés par le Pic tridactyle et/ou favorables puissent être préservés d’une exploitation intensive sur la base d’une superficie de 50 hectares par couple. A plus long terme, on peut craindre les effets des pluies acides sur les résineux scandinaves notamment. Le dépérissement forestier, parfois important localement, peut, momentanément, être favorable mais représenter par contre une menace à long terme sur la survie de cet oiseau (Tucker et Heath 1994). Il serait bien évidemment nécessaire de disposer d’informations plus précises concernant le statut, la localisation, l’abondance et la biologie de cette espèce difficile à étudier. Pour un oiseau peu abondant et discret comme le Pic tridactyle, une prospection assidue, voire acharnée, des zones favorables, dès la fin de l’hiver et au cours du printemps, s’avère indispensable afin d’accéder à cette meilleure connaissance.

Jean-François Desmet.