Mouette rieuse

Publié le jeudi 28 février 2008


Mouette rieuse Larus ridibundus

Angl. : Black-headed Gull
All. : Lachmöwe
It. : Gabbiano comune

Mouette rieuse, photo Rémi RUFER © 2008

La Mouette rieuse est une espèce paléarctique dont la répartition couvre toute l’Eurasie. A l’échelle française, l’effectif nicheur paraît stable (autour de 40 000 couples), mais est en expansion spatiale. La Mouette rieuse habite donc plusieurs nouvelles régions, en dehors des principales zones de nidification qui restent le Pas-de-Calais, l’Alsace, le bassin de la Loire, la Dombes et la Camargue (Lebreton in [N]). L’espèce niche traditionnellement en Rhône-Alpes dans deux régions, le Forez (42) et la Dombes (01), et dans un site plus récemment colonisé : le delta de la Dranse (74). On connaît bien ses effectifs aux évolutions différentes. La stabilité domine en Forez où environ 7 000 couples se reproduisent. Si le site de la Ronze, à Craintilleux, regroupe régulièrement plus de 5 000 couples à lui seul, l’effectif moyen des colonies fluctue entre 250 et 400 couples, avec une tendance récente à la diminution du nombre et des effectifs des autres sites (15-25 contre 25-30, Lebreton in [N]). L’effectif dombiste connaît une évolution différente. Longtemps estimé à 3 000 couples, il formait avec le Forez un total régional de 10 000 couples (2 900 couples en Dombes en 1973, 3 500 en 1991). En 1971, une moyenne de 580 couples habitait les trois plus grandes colonies. Plus récemment, 2 100 couples étaient notés à Saint Nizier le Désert le 26 avril 1994 et 700 le 27 avril 1995. Depuis quelques années en effet, on constate une tendance à l’effritement des effectifs des colonies les plus importantes et une diminution du nombre de sites. Ainsi, en 1998, la même colonie de Saint Nizier le Désert n’hébergeait plus que 450 couples le 30 avril, qui constituaient le faible maximum dombiste. Un recensement la même année a fourni un total de 1 640 couples répartis en 16 sites (P. Crouzier comm. pers.), soit un effectif moyen de 100 couples. Même estimé plus largement à 2 000 couples, ce total dombiste représente une chute de plus de 30% du nombre des nicheurs, sans qu’apparaisse une explication globale. L’acharnement de certains propriétaires à faire disparaître les colonies de leurs étangs a cependant pu jouer un rôle dans l’érosion de la population locale (étang Brouille par exemple). Dans le delta de la Dranse enfin, la Mouette rieuse s’est reproduite pour la première fois en 1983 (17 couples). Depuis, le nombre des nicheurs a lentement progressé, pour osciller à présent entre 50 et 100 couples selon les années. Leur succès de reproduction varie beaucoup, notamment à cause des crues. La Mouette rieuse occupe ici un habitat atypique pour Rhône-alpes : le delta d’une rivière à son embouchure dans le lac Léman (les nids sont construits sur les îlots faiblement recouverts par la végétation). Actuellement l’effectif rhônalpin total avoisine donc les 9 000 couples, ce qui représente tout de même plus de 25 % de la population française.

En Dombes et en Forez, la Mouette rieuse s’installe classiquement sur la végétation des étangs, avec, semble-t-il, une préférence pour les joncs et les scirpes. Les iris, carex et typhas sont aussi utilisés avec succès. En revanche, la nidification dans les phragmites est en général infructueuse, les oiseaux semblant gênés par la fermeture de la végétation. L’occupation très régulière de certains sites traduit la fidélité de l’espèce qui niche toujours de manière coloniale. Ainsi un couple nicheur isolé observé à Versailleux (01) le 31 mai 1997 n’a pu mener à bien sa reproduction. En Forez, aucune colonie de moins de 10 couples n’a pu réussir à élever des jeunes sur 23 années d’étude. L’installation sur les sites débute dès la mi-février pour les colonies traditionnelles les plus importantes ; elle est systématiquement lente et graduelle, surtout dans le cas d’une implantation nouvelle, et réclame toujours près de 4 semaines. En Forez, dans la colonie exceptionnellement importante et active de la Ronze, les premières pontes sont déposées au tout début d’avril et conduisent à des éclosions au plus tôt aux alentours du 25 avril. Mais la ponte ne bat son plein que dans la deuxième quinzaine d’avril et en mai dans la plupart des colonies. Comme chez la plupart des goélands et mouettes, la ponte “ normale ” est de 3 œufs, même si ce maximum n’est souvent pas atteint. Il est vrai que la ponte de trois œufs de 40 grammes pour une mouette rieuse d’environ 280 grammes représente une dépense énergétique énorme, qui ne peut toujours être consentie. L’élevage dure environ 35 jours, au cours desquels les poussins acquièrent une autonomie de plus en plus grande, en apprenant à se déplacer jusqu’à plusieurs dizaines de mètres de leur nid, à soigner leur plumage par d’incessantes toilettes, et à se défendre de l’agressivité des adultes par divers comportements spécifiques. Pendant toute cette période, les poussins restent bien sûr totalement dépendants des apports de nourriture, constitués principalement de vers de terre. La transition est donc bien difficile pour le juvénile, qui devra survivre et imiter les adultes pour collecter sa propre nourriture dès qu’il quittera la colonie. Dans les reposoirs en périphérie des colonies, les juvéniles ainsi brutalement émancipés quémandent souvent sans relâche auprès des adultes qui les entourent, mais ils n’obtiennent que très rarement la nourriture escomptée.

Le nombre de poussins élevés par couple est difficile à estimer. La moyenne sur une grande colonie comme la Ronze est voisine de 1,6 poussins par couple ayant élevé des poussins, mais il faut tenir compte d’une proportion d’échecs hâtifs difficile à cerner qui pourrait atteindre 40 %. La fécondité moyenne réelle dans de bonnes conditions serait donc plutôt voisine d’un poussin par couple. A l’autre extrême, énormément de couples, et des colonies entières dans certains cas, subissent des échecs de reproduction. Les pluies et les montées d’eau inopinées en sont la principale cause. Une colonie qui subit un échec complet de reproduction se déplacera invariablement l’année suivante. En Forez, alors que le nombre de colonies a varié entre 15 et 30 depuis 1976, 63 étangs ont été occupés à cause des déplacements et des éclatements de certaines colonies. Les échanges entre colonies sont ainsi importants, non seulement à cause de tels mouvements consécutifs aux échecs, mais aussi à cause d’une importante dispersion entre le lieu de naissance et le lieu de reproduction. Ainsi 60 % des poussins nés à la Ronze reviennent nicher dans leur colonie de naissance, mais tendent alors à s’installer dans la zone où ils sont nés. L’intensité et les modalités encore mal connues de ces échanges sont actuellement en cours d’étude en Forez par suivi d’individus marqués. Pendant la saison de nidification, les mouettes collectent leur nourriture dans un rayon de plusieurs kilomètres autour des colonies. Elles ramènent une quantité importante de nutriments, dont une partie, par leurs déjections et celles des poussins, contribuera à fertiliser l’étang qui abrite la colonie.

Mouette rieuse, photo Rémi RUFER © 2008

Tout au long de la reproduction, des troupes de non-nicheurs fréquentent les abords des colonies, comme par exemple ces 500 oiseaux de premier été le 24 avril 1997 à Lapeyrouse. Ils n’appartiennent d’ailleurs pas forcément toujours aux populations locales, comme semble l’indiquer l’observation au sein d’une colonie forézienne d’un oiseau de premier été bagué en Estonie ( A.-C. Julliard comm. pers.). L’envol général se produit en juin, les observations dombistes les plus précoces de juvéniles volants datant du 18 mai 1967 et du 22 mai 1994. A l’inverse, des oiseaux non volants tardifs étaient notés le 29 juillet 1995 à Birieux et le 1er août 1992 à Saint André le Bouchoux. La dispersion des oiseaux est très rapide. Des juvéniles sont ainsi notés en dehors des zones de nidification dès le mois de juin (par exemple en 1997, un le 8 dans la Drôme, ou, en 1995, un le 13 à Montrevel en Bresse - 01). La présence de la Mouette rieuse toute l’année ne doit pas faire illusion : les populations locales sont migratrices et quittent la région peu après la nidification. Les mouvements de l’espèce en Rhône-Alpes sont bien connus, notamment grâce au baguage suivi des oiseaux foréziens dans le cadre des travaux de J.D. Lebreton et son équipe. Les lectures régulières de bagues sur les dépôts d’ordures en hiver ont aussi fourni de nombreuses données à Bellegarde (01) dans les années 1980 (Beauvallet et Goy inédit), ainsi qu’à Viriat (01) (environ 200 oiseaux porteurs de bagues chaque hiver de 1990 à 1998 - Crouzier en préparation). L’ensemble de ce corpus de données est sans équivalent en France pour l’espèce. Dans les grandes lignes, les nicheurs foréziens semblent plutôt se diriger vers les côtes atlantiques de la péninsule ibérique et vers l’intérieur de celle-ci. Une partie poursuit le long des côtes africaines (une reprise provient du Sénégal - Lebreton in [N]). De nombreuses mouettes rieuses foréziennes hivernent en Andalousie, où elles retrouvent des oiseaux dombistes qui empruntent plutôt la Vallée du Rhône et les rivages méditerranéens (Faure 1969, Bernard 1986b). Ces tendances connaissent de très nombreuses exceptions et ne possèdent donc qu’une valeur générale. A titre d’exemple atypique, un oiseau de premier hiver observé à Viriat le 31 décembre 1996 et le 11 janvier 1997 pendant une vague de froid avec fort enneigement, avait été bagué comme poussin au printemps 1996 en Forez.

L’hiver, les mouettes rieuses observées en Rhône-Alpes proviennent de toute l’Europe centrale et septentrionale. La Finlande, les Etats baltes et la République tchèque fournissent la plupart des contrôles hivernaux, mais il faut se méfier des pressions de baguage, très variables selon les pays et les années, qui introduisent des biais importants. Les effectifs hivernants se répartissent sur l’ensemble des départements rhônalpins. L’espèce fréquente également Lyon ( avec au moins 2 000 oiseaux signalé dès 1960-1961) ; les villes qui ne sont pas traversées par un grand cours d’eau connaissent des effectifs très inférieurs. Le premier recensement hivernal en France indique la présence en Rhône-Alpes de 31 567 mouettes rieuses en décembre 1996, ce qui représente seulement 2,71% des 1 163 553 individus dénombrés au niveau national (Créau et Dubois 1997). Il faut bien sûr comparer cette valeur marginale aux 25 % des nicheurs français présents dans la région. L’Ain abritait 30 % des hivernants, le Rhône 25 %, la Haute-Savoie 14 %, et la Loire 10 %. Les autres départements ne dépassaient pas les 10 % du total régional, soit moins de 3 000 oiseaux. Les totaux observés culminent en octobre-novembre (par exemple 15 000 le 24 octobre 1995 à Villars les Dombes - 01) et février-mars (15 à 20 000 à Jonage - 69 en février 1979). Si les dates de ces pics coïncident avec celles des deux passages, il semble néanmoins que les effectifs des dortoirs sont parfois sous-estimés en raison des mouvements nocturnes des oiseaux. A cet égard, l’observation d’une troupe d’environ 50 000 mouettes sur 4 km de prairie inondée entre Pont de Vaux et Arbigny (01) le 19 mars 1999 (dont la moitié sur un seul site - A. Bernard comm. pers.) montre que l’intensité du passage prénuptial n’est qu’en partie reflétée par le seul suivi des dortoirs réguliers.

L’évaluation globale des effectifs qui transitent en Rhône-Alpes reste très délicate, car les troupes migratrices se renouvellent rapidement et discrètement. A Viriat (01), au début du mois de mars, 60 à 80 % des oiseaux bagués sont parfois renouvelés d’un jour à l’autre, alors que le groupe présent pourrait paraître identique par sa taille et son comportement. De même, une série de contrôles sur ce site bressan illustre la rapidité de la migration printanière. Un adulte contrôlé le 16 mars 1996 était observé dès le lendemain à Breisach (frontière allemande - 68), soit 262 km en moins de 24 h. Ce même oiseau en provenance d’Espagne venait de couvrir les 954 km entre Madrid et Viriat en 10 jours (12 jours en 1995 ; deux autres adultes ont parcouru la même distance en 7 et 9 jours). Cet individu nichait probablement en Saxe (une observation le 27 mai 1997 vers Leipzig), puis passait l’été sur l’île de Ré (contrôles en juillet 1996, 1997 et 1998 - L.P. Atienza in litt.).
La Mouette rieuse connaît aujourd’hui une bonne représentation en Rhône-Alpes, où elle est d’implantation ancienne : sa présence en Forez au XIXième siècle est prouvée (Lebreton 1981) et Bernard (1909) l’estimait déjà commune en Dombes au début du XXième siècle. Cependant, en période de nidification, l’espèce craint les dérangements et les faucardages abusifs sur les étangs. Ses effectifs diminuent d’ailleurs en Dombes. Il convient donc de la protéger ; elle joue de plus un rôle attractif important pour le Grèbe à cou noir, les Anatidés (principalement les fuligules) et plus accessoirement la Guifette moustac. L’anthropisme de la Mouette rieuse appelle enfin une remarque. En effet, la disparition prévue des décharges publiques en France ne perturbe pas les nicheurs rhônalpins en hivernage. En revanche, elle pourrait exercer à l’avenir une influence négative par la limitation de la ressource trophique juste avant la reproduction, au retour de migration. Au mois de mars en effet, les mouettes rieuses nées en Rhône-Alpes fréquentent assidûment ces sites riches en nourriture, aux côtés de nicheurs plus nordiques.

Les données abondent sur la Mouette rieuse et de nombreux travaux lui sont consacrés. On peut tout de même penser que la participation des ornithologues rhônalpins aux futurs recensements hivernaux des Laridés en France affinera encore les connaissances disponibles sur l’espèce probablement la plus étudiée dans notre région.

Texte : Jean-Baptiste Crouzier, Jean-Dominique Lebreton
Photo : Rémi RUFER