Héron cendré

Publié le mercredi 27 février 2008


Héron cendré Ardea cinerea

Angl. : Grey Heron
All. : Giraureiher
It. : Airone cenerino

Héron cendré en pêche, photo France DUMAS © 2008
Héron cendré en pêche, photo France DUMAS

Espèce classée “ nuisible ” jusqu’en 1967, puis “ gibier ”, et enfin “ protégée ” depuis 1975. Catégorie faunistique : “ polytypique ” ; l’aire de répartition du Héron cendré est effectivement très vaste (toute l’Europe, l’Asie occidentale, l’Afrique du Nord …). Trois sous-espèces sont décrites (Hancock et Kushlan 1989).

En France, cette espèce a étendu son aire de nidification vers le sud (par exemple en Camargue dès 1964, Blondel et Isenmann 1981, Kayser et al. 1994). Cette extension est également observée dans la région Rhône-Alpes : aux 7 districts naturels dans lesquels l’espèce nichait en 1976 ([R]), plus les 8 cités dans les compléments de cet Atlas (Lebreton et al. 1980, Broyer et Lebreton 1983, Bernard 1987), 23 viennent s’ajouter lors de cette enquête, surtout dans le sud de la région et les districts “ de montagne ” (Savoie, Haute-Savoie, Grandes Rousses). Le suivi de l’évolution des effectifs nicheurs a fait l’objet d’enquêtes nationales précises (Brosselin 1974, Marion et Duhautois 1986, Marion 1991, 1997a et b), dont les résultats reflètent l’augmentation globale des populations.

Le tableau résume les données quantitatives actuellement disponibles dans la région Rhône-Alpes.

Evolution des colonies de Héron cendré en région Rhône-Alpes

  • Première ligne : nombre de colonies
  • Deuxième ligne : nombre de couples nicheurs
1974 1981 1984 1985 1989 1993 1994
AIN 4 5 7 8 6 8 14
232 374 387 448 461 981 1 205
ARDECHE et DROME 0 0 1 2 6 8 8
13 27 139 264 351
ISERE 1 2 3 4 3 2 2
40 16 66 86 314 206 197
LOIRE 0  ? 2 3 2  ? 10
52 73 55plus  ? 216
RHONE 0 0 0 0 2 2 2
11 103 101
SAVOIE 0 0 0 0 2 (1992) 11
9 6 53 77
HAUTE-SAVOIE 2 3 2 5 2 8 11
45 133 179 219 202 273 326
Total colonies 7 10 15 22 23 34 58
Total effectifs (couples nicheurs) 317 523 697 853 1191 1880 2473
Effectifs nicheurs en France 3363 9313 9110 9239 20032  ? 26687
 % de la population rhonalpine nicheuse en France 9,4 5,6 7,6 9,2 5,9  ? 9,3

L’augmentation de la population nicheuse s’est accompagnée d’une augmentation du nombre de colonies (rendant les opérations de dénombrement plus complexes) ; la Dombes en est un exemple : 2 à 3 colonies de 1989 à 1991, 5 en 1992, 8 en 1994, 10 durant l’enquête Atlas. Le Héron cendré s’observe dans tous les types d’habitat : cultures, étangs, rivières, fleuves pour la recherche de nourriture, forêts pour l’installation des nids ; en région Rhône-Alpes, cette espèce est arboricole : sauf rares exceptions (Forez - 42 dans des phragmitaies ; Dombes - 01, 2 couples nicheurs à Versailleux dans des saules en 1997 et 1998). Les nids construits dans les arbres sont situés entre 7 et plus de 10 m, dans des chênes, frênes, épicéas, aulnes, peupliers, voire châtaigniers. Certains arbres peuvent porter jusqu’à 17 nids. La proximité d’un plan d’eau n’est pas indispensable pour qu’une colonie s’installe (par exemple : Argis - 01). Les lieux de recherche de nourriture ne sont pas forcément liés au milieu aquatique, mais consistent souvent en zones cultivées ; le Héron cendré n’est pas strictement piscivore, sa présence hivernale en Dombes, lors du gel total des plans d’eau, en est une preuve. Il se nourrit également de rongeurs.

Les premiers individus fréquentent les colonies dès le mois de février (parfois dès janvier). Dans une colonie de Dombes, des éclosions ont été notées dès le 10 mars (1971), puis généralement en avril, parfois jusqu’en juillet (jeunes non volants le 7 août 1988) ; des pontes de remplacement, ou des installations tardives de couples plus jeunes expliqueraient cet étalement dans la saison (les couples tardifs nichent en périphérie du noyau central). La taille moyenne des pontes est de 4 œufs ; la prédation par les Corvidés peut être forte, surtout dans les colonies dérangées par des activités humaines. Un cas inhabituel de prédation par un aigle (criard ?) a même été noté en Dombes en 1986 (Berthelot et Navizet 1987). La mortalité des jeunes avant l’envol est particulièrement élevée lors de mauvaises conditions météorologiques (pluies, et surtout vent provoquant la chute des jeunes, voire du nid entier) : par exemple 20 poussins morts le 1er avril 1982 et plus de 40 le 23 mai 1987 dans une colonie dombiste. L’analyse des reprises de bagues dans la région Rhône-Alpes (Cordonnier 1985, puis compléments de la centrale de baguage) a fourni des éléments intéressants. Les poussins bagués au nid dans les colonies de la Dombes ont donné lieu à 19 reprises, dont 8 pendant l’année suivant le baguage. Le retour sur les lieux de naissance (Marion et Marion 1975) est attesté par 8 reprises d’oiseaux tués en Dombes plus de deux ans après leur naissance (dont un 9 ans, un autre 11 ans et 10 mois, et un dernier 13 ans et 10 mois, bagué le 4 avril 1972 à Villars, tué à Bourg en Bresse en février 1986). Deux cas connus de non-retour au “ site de naissance ” concernent deux poussins nés à Chezeau (Suisse) et retrouvés 4 et 6 ans plus tard nicheurs en Haute Savoie (Seyssel et Thonon). Les déplacements postnuptiaux conduisent les hérons cendrés vers le sud, parfois jusqu’en Espagne, mais essentiellement en France méditerranéenne. L’origine des oiseaux présents en automne et en hiver dans la région est connue grâce à plus d’une cinquantaine de reprises, en provenance de Suisse essentiellement, puis d’Europe centrale, de Lettonie, Lituanie et même Suède. Les effectifs hivernaux (Dombes en particulier) dépendent de toute évidence des conditions météorologiques.

Il est clair que l’évolution de la population nicheuse de cette espèce découle directement des mesures de protection dont elle a bénéficié. Au bord de l’extinction dans les années 1960 (25-30 couples, Lebreton et Vaucher 1962), la population rhônalpine dépasse aujourd’hui 2 500 couples. Les variations annuelles des effectifs sont souvent attribuées aux conditions d’hivernage, mais cette explication n’est valable que pour les populations sédentaires (voir Reynolds in Elkins 1996, p. 65, pour la Grande Bretagne) ; ce n’est pas le cas dans la région Rhône-Alpes, comme l’attestent les reprises de bagues. L’exemple de la vague de froid de janvier 1985 (387 couples nicheurs en 1984, 433 en 1985 en Dombes, hivernage réduit à 0 individu en janvier) en est la preuve. La comparaison de suivis à long terme de 2 colonies (Haute-Savoie, 1973 à 1993, Géroudet 1993, et Ain, Cordonnier 1998) montre une similitude remarquable de variations d’effectifs, non liées aux conditions hivernales. Des mesures de “ régulation ” dans les colonies n’auraient aucun impact sur la population hivernante susceptible d’effectuer des prélèvements piscicoles. La principale cause actuelle de fragmentation des colonies de Héron cendré, voire de leur disparition, réside dans les coupes de bois, souvent sévères, effectuées en pleine période de reproduction ; comme l’a écrit Géroudet (1993) : “ laissez les forêts et le Héron se portera bien ".

Texte : Pierre Cordonnier
Photo : France DUMAS