Gypaète barbu

Publié le mercredi 27 février 2008


Gypaète barbu Gypaetus barbatus

Angl. : Lammergeier
All. : Bartgeier
It. : Gipeto

Le Gypaète barbu appartient à la catégorie faunistique paléo-montagnarde. La sous espèce nominale niche dans le sud de l’Europe et le nord de l’Afrique, l’Asie mineure, le Caucase et à l’est jusqu’en Mongolie et en Chine. La sous espèce G. b. meridionalis, plus petite, se reproduit en Afrique orientale et méridionale. Hormis dans les Pyrénées, la population européenne semble continuer son déclin ([E]). Celle de Grèce continentale semble avoir presque disparu ; 9 à 11 couples subsistent en Crête. En Espagne, par contre, l’effectif est passé à 58 couples et les Pyrénées françaises semblent avoir bénéficié de cette remontée avec 19 couples. La population corse se maintient à 8 couples mais avec un taux de renouvellement extrêmement bas : 0,12 jeune par an et par couple en 1991, soit un seul jeune à l’envol par an pour toute l’île (Coton et Rouillon 1998).

Le XIXème siècle constitue sans conteste la période de destruction effective du Gypaète dans les Alpes (Géroudet 1979, Estève et Mingozzi 1992). Jusqu’en 1850, on peut considérer que son aire de répartition s’étendait du Léman à la Méditerranée. A partir de 1900, sa présence se limite à certaines zones dont les effectifs vont diminuer et l’on peut considérer que les années 1920 marquent son extinction dans les Alpes occidentales. A la demande de G. Amigues, de la D.D.A. de Haute Savoie, un petit groupe international se constitue en 1972 pour lancer un projet de réintroduction (Géroudet 1974). Il est décidé d’importer des oiseaux d’Afghanistan et 4 gypaètes (2 immatures et 2 adultes) provenant de Kaboul sont placés en volière. En février 1974 un oiseau meurt d’aspergillose ; en août de la même année, des enfants effraient un oiseau qui s’échappe. L’année suivante, les deux autres oiseaux sont libérés ; l’un d’entre eux est recueilli mourant dans l’Allier, un fémur fracassé par une balle. Malgré l’échec de cette première phase, une série de 14 observations dans les Alpes dont 7 en Rhône-Alpes (5 en Haute-Savoie, 1 en Isère, 1 en Ardèche en dehors des Alpes) indique que les gypaètes ont réussi à survivre pendant plusieurs années (Géroudet 1991, Mazoyer 1985). Lors de la réunion de coordination du 3 mai 1985 à Zürich, la Commission Ecologie de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature (U.I.C.N.) donne sa préférence à la méthode de réintroduction du Gypaète proposée par l’Autriche (Estève 1986), qui retient le principe de l’élevage en captivité à partir des couples issus de centres zoologiques. Les jeunes âgés de trois mois, c’est-à-dire capables de s’alimenter seuls, sont placés dans une falaise spécialement équipée pour les recevoir en milieu naturel ; dans le dernier mois précédant l’envol, ils font l’objet d’une surveillance permanente et l’apport de nourriture est effectué la nuit pour qu’ils ne soient pas imprégnés par la présence humaine. Une étude approfondie des potentialités de plusieurs sites en Europe a permis de sélectionner, pour les premiers lâchers de gypaètes, la vallée de Rauris en Autriche en 1986 et celle du Reposoir en Haute Savoie en 1987. La décoloration de certaines rémiges ou rectrices permet de suivre individuellement les jeunes oiseaux jusqu’aux mues de deuxième année. Malgré une densité très réduite sur l’arc alpin, des contacts de gypaètes d’origine française et autrichienne ont eu lieu dès les premières années (Coton et Estève 1990). Le Gypaète se sédentarise à partir de 4 ans, bien qu’il n’atteigne l’âge adulte que dans sa septième année. Par contre, les juvéniles et immatures se déplacent sur des centaines, voire des milliers de kilomètres dans les Alpes. Indépendamment de quelques déplacements exceptionnels (un oiseau autrichien en Charente Maritime en 1994 et deux hauts savoyards aux Pays Bas en 1997), le suivi des 68 oiseaux réintroduits jusqu’à la fin de 1996 permettait de penser que deux mâles en âge de se reproduire étaient encore en vie, tandis que les femelles adultes susceptibles de former des couples étaient au nombre de quatre (Coton et Heuret 1996). Après la sédentarisation d’un premier couple en 1992 en Savoie (Beaufortain) dont le mâle sera malheureusement victime d’un câble, un second s’installe en Haute-Savoie dans la vallée du Reposoir. Dès le printemps 1993, des oiseaux appariés transportant des branches, de la laine et des morceaux de peau de mouton ou de bouquetin entreprennent la construction d’une aire dans une petite cavité située dans une falaise à 2 150 m d’altitude. Les accouplements sont visibles dès le mois de novembre et se prolongent jusqu’en février. A la suite d’un dérangement provoqué par un photographe animalier peu scrupuleux, le mâle quitte le site ; son retour permet une première tentative de reproduction en février 1996 mais la femelle cesse de couver au bout de trois semaines. L’inexpérience des oiseaux, la ponte d’un œuf infécond (fréquemment constaté en élevage) ou un dérangement trop important par des grands corbeaux peuvent être la cause de cet échec. Ce n’est qu’en 1997 que l’œuf pondu à la mi-février - date des plus tardives pour l’espèce - donne naissance à un jeune le 11 avril. La femelle ("Assignat") avait été réintroduite sur le même site en 1989, le mâle ("Melchior") en 1988. Le jeune Gypaète s’envole le 5 août 1997 (Heuret et Rouillon 1998) ; il reste sur le site jusqu’en septembre mais est rapidement chassé par ses parents qui engagent une nouvelle saison de reproduction. Une longue période d’erratisme s’engage pour ce jeune oiseau et les dangers sont nombreux (tir, câbles, empoisonnement). Seuls 2 ou 3 oiseaux sur 10 atteignent l’âge de reproduction.

La technique de prospection et de cassage d’os du Gypaète dans les Alpes lui fait rechercher les carcasses en milieu ouvert, donc la plupart du temps au dessus de la limite supérieure de la forêt subalpine. Il recherche des falaises propices aux ascendances et où les vires et petites grottes lui permettront d’établir son aire. S’il semble préférer les Alpes internes (Vanoise, Ecrins - 73 et 38) lors de ses déplacements, et bien que cette préférence puisse être liée à la pression d’observation des gardes des deux parcs nationaux il ne dédaigne pas les Préalpes calcaires (massifs des Bauges, des Bornes et des Aravis - 73 et 74) où les ongulés sauvages de montagne abondants et les troupeaux domestiques en estive favorisent le maintien des oiseaux en hiver et le nourrissage des jeunes en été.

Près de vingt cinq ans après les premiers projets et après la naissance en Haute-Savoie du premier jeune né librement dans les Alpes françaises depuis près d’un siècle, les réintroductions devront se prolonger une dizaine d’années au moins afin de conforter l’installation de cette espèce dans tout l’arc alpin.

Antoine Rouillon