Fuligule morillon

Publié le mercredi 27 février 2008


Fuligule morillon Aythya fuligula

Angl. : Tufted Duck
All. : Reiherente
It. : Moretta

Fuligule morillon, photo Rémi RUFER © 2008

Le Fuligule morillon est largement répandu dans tout le nord de l’Europe et de l’Asie, de l’Islande et des îles britanniques jusqu’aux îles Kouriles et la presqu’île du Kamtchatka, schématiquement entre 50° et 70° de latitude nord. Plus au sud, la distribution est des plus sporadiques en Europe occidentale et centrale où l’espèce se reproduit jusqu’en Yougoslavie. Dans notre pays, cet oiseau ne niche généralement qu’au nord d’une ligne reliant Arcachon à Chambéry.

En Rhône-Alpes, trois populations, toutes d’implantation récente, peuvent être définies : celles de la plaine du Forez (42), de la Dombes (01) et du delta de la Dranse (74), tous ces sites étant à une altitude comprise entre 300 et 500 m. Les effectifs régionaux peuvent être estimés à 100-150 couples en Dombes, 10 à 20 couples dans le Forez et 10-15 au delta de la Dranse. Durant l’enquête atlas, un couple s’est reproduit à Jarrie (38) en 1996. Avec 120-185 couples environ, la population rhônalpine représente 22 à 37 % de la population française estimée à 490-540 couples en 1994 (Fournier in [N]). Les biotopes de reproduction ne diffèrent pas de ceux du Fuligule milouin et les mêmes paramètres écologiques semblent influencer sa répartition et son abondance.

Le calendrier de reproduction est le plus tardif des Anatidés rhônalpins. Pendant la période 1981-1988, les premières éclosions ont été notées en Dombes entre la mi-mai et le 10 juin (M.N.H.N. et O.N.C. 1989) mais elles interviennent parfois encore plus tardivement : le 22 juin en 1989, le 5 juillet en 1993, le 12 juillet en 1996. Pendant la même période, les dernières éclosions ont été observées à la mi-août 1984 (M.N.H.N. et O.N.C. 1989). En 1991, 80 % des jeunes morillons dombistes étaient même incapables de voler début septembre, lors de l’ouverture de la chasse. En 1992, 5 poussins n’étaient âgés que d’une semaine le 5 septembre au delta de la Dranse. En Dombes, les familles (n = 277, entre 1963 et 1999) comptent en moyenne 6,17 jeunes (tous âges confondus), mais seulement 5,36 pour les années 1990 (n = 73) avec même des valeurs minimales de 3,28 en 1994 (n = 7) et 3,6 en 1999 (n = 11). Dans notre région, des valeurs supérieures (13 et 16 en Dombes) résultent probablement de la ponte de plusieurs femelles dans le même nid ou d’un phénomène de crèche, comme le suggère l’observation d’une seule femelle en charge de 34 poussins au delta de la Dranse le 16 juillet 1992. Quelques cas de parasitisme ont été signalés aux dépens de pontes de colverts ou de fuligules milouins mais le Morillon est lui-même parfois parasité par des chipeaux ou des nettes rousses. Cette reproduction tardive explique sans doute que 54 des 61 reprises de morillons nés en Rhône-Alpes sont des reprises locales, dont 53 par prélèvement cynégétique. Les sept autres reprises (1 par la chasse) ont été effectuées en Haute-Savoie (1), Meurthe et Moselle (1), Suisse (2), Allemagne (2) et Russie (1). La durée de port de bague de ces oiseaux rhônalpins est de 271 jours mais seulement 4 (6,55 %) étaient encore vivants le 1er janvier qui a suivi leur naissance. Le plus âgé (repris en Russie où il se reproduisait peut-être) a atteint 4 ans, 11 mois, 18 jours. De l’automne au printemps, notre région reçoit ou voit passer des oiseaux nés en Lettonie, Estonie, Tchécoslovaquie, au Danemark, en Angleterre, Allemagne ou marqués en hivernage en Suisse, en Camargue et dans les Deux-Sèvres. Ces oiseaux, dont la durée moyenne de port de bague est de 711 jours (maximum de 11 ans, 8 mois et 6 jours pour un individu anglais trouvé à Thonon - 74 - le 5 mars 1986), ont à subir d’importants prélèvements cynégétiques (57 sur 92 cas de bagues reprises, soit 62 %) mais sont aussi fréquemment (16 oiseaux - 17 % des reprises) les victimes des filets de pêche sur les lacs alpins.

Fuligule morillon, photo Rémi RUFER © 2008

Pendant la période 1995-1997, notre région a retenu entre 10 913 et 17 552 morillons en hivernage. Ces oiseaux, essentiellement répartis sur le Léman français et le haut-Rhône, représentent selon les années entre 20,4 et 30,7 % des effectifs nationaux. Comme pour le Fuligule milouin, les effectifs sont à leur maximum sur les lacs alpins et les retenues du haut-Rhône au cours du mois de janvier (Géroudet 1987, M.N.H.N. et O.N.C. 1989). Le passage prénuptial est noté en Dombes dès le début de février, culmine au cours de ce mois ou au tout début de mars et se prolonge jusqu’au 15-20 mars selon les années.

Le Fuligule morillon est une acquisition récente de l’avifaune nicheuse de notre pays. Le premier nid dombiste (et français) a été découvert en 1952, le second en 1963. Ensuite, l’espèce s’est progressivement implantée dans ce district pour compter environ 200 couples en 1980. Depuis, le Morillon y régresse indiscutablement : 180 couples au début des années 1990, 100 à 150 à leur fin. Dans le Forez, l’implantation ne remonte qu’à 1975 et la population semble s’être stabilisée autour d’une vingtaine de couples. Dans le bassin lémanique, la première reproduction sur le territoire français a été constatée en 1985 au delta de la Dranse. L’espèce semble s’y reproduire régulièrement depuis, comptant jusqu’à 12 couples produisant 7 nichées en 1993. A l’Etournel (01-74), la seule reproduction observée, en 1993, résultait d’un cas de parasitisme vis-à-vis d’une cane colvert. Enfin, durant l’enquête du présent atlas, une famille a été notée en 1996 à Jarrie (38).

Parallèlement, les conditions de l’hivernage se sont considérablement améliorées. La création de retenues sur le haut-Rhône et de plans d’eau issus de gravières, comme à Miribel-Jonage (01-69), a créé des milieux très favorables, d’autant plus lorsqu’ils sont soustraits à la chasse. Sur le Léman, un coquillage, la Moule zébrée (Dreissena polymorpha), est apparu en 1962 et n’a pas tardé à se multiplier. Cette nourriture abondante a permis à l’hivernage des oiseaux malacophages, et particulièrement à celui du Fuligule morillon, de se développer considérablement (Géroudet 1987).

Le maintien de zones favorables à la nidification des Anatidés à proximité immédiate des étangs ou plans d’eau est évidemment nécessaire. Ce canard se reproduisant très tardivement, l’adaptation des dates d’ouverture de la chasse à son calendrier de reproduction est tout à fait indispensable et ce n’est peut-être pas un hasard si le début de sa régression en Dombes coïncide avec l’ouverture anticipée de la période de chasse. Continuer à prélever des morillons avant début octobre pourrait entraîner les plus graves conséquences pour l’avenir régional de l’espèce.

Texte : Alain Bernard
Photo : Rémi RUFER