Dans les vallées formées par des millions d’années de dépôts sédimentaires, de collisions continentales, et de rivières érodant les falaises calcaires, vit un oiseau unique en son ordre : le cincle plongeur (Cinclus cinclus). Il est la seule espèce de la famille des passereaux à savoir plonger, nager, et marcher sous l’eau, et cette fabuleuse adaptation n’est pas son unique caractère remarquable : le cincle est également un formidable bioindicateur, et nous réserve bien des surprises !

Le cincle aime les cours d’eau mouvants. Derrière les cascades, entre deux pierres au milieu d’un torrent, ou bien même sous les ponts en ville, il construit un nid d’herbes sèches tapissé de feuilles, et entouré d’un dôme de mousse. Souvent, on le voit faire des squats, perché sur son rocher.

Partout autour de son nid, on l’entend crier, et pour l’observateur averti, de larges fientes blanches sur le haut des rochers où il se perche trahissent sa présence. C’est que le cincle plongeur, à l’image des autres passereaux, mange quotidiennement son propre poids en invertébrés aquatiques !

Fidèle à son couple, le cincle est monogame. Ses pontes sont généralement constituées de 5 œufs, couvés pendant 17 jours par la femelle. Les jeunes prennent leur envol une vingtaine de jours plus tard, mais restent dépendants de leurs parents les 2 à 3 semaines suivantes.

  • Espérance de vie moyenne : 2-3 ans
  • Statut de protection : espèce protégée
  • Statut de conservation (selon l’UICN) : préoccupation mineure (LC)

Bien qu’on le trouve même en ville, ce passereau maître de la plongée, a besoin de rivières en bonne santé morphologique. Les berges et lits en béton canalisés sans aucun caillou ni irrégularité, non merci !

Exigeant, il peut nous aider à déterminer si une rivière est en bonne santé : c’est d’ailleurs le cas pour le Guiers Mort, labellisé Rivière Sauvage*, qui a intégré à son plan d’action, l’étude de la population de cincles y habitant.

Au-delà de la géomorphologie des rivières, c’est aussi sur leur biologie et leur chimie que ce passereau nous informe : proches du sommet de la chaîne alimentaire, les cincles concentrent les polluants dans leur organisme. On parle de bioamplification : plus l’on remonte dans la chaîne alimentaire, plus les concentrations en polluants chimiques augmentent.

Cincle plongeur © Mélanie Deschamps

En étudiant les cincles, nous avons pu mesurer les concentrations de plusieurs polluants le long des différentes rivières, nous révélant que la Fure, polluée de nombreuses décennies durant par les papeteries et autres industries, est à la première place du podium des teneurs en mercure parmi les rivières de Chartreuse !

Avant de rejoindre son cours d’eau, l’eau ruisselle à travers tout un bassin versant, collectant micro-plastiques, éléments traces métalliques, intrants chimiques, et autres perturbateurs endocriniens. Les cincles, qui trouvent leur nourriture dans ces rivières à l’apparence pure, deviennent alors des bioindicateurs de tout l’écosystème environnant en accumulant ces polluants !

En Chartreuse, la population est suivie depuis 2014 par une équipe du Laboratoire de Biométrie et Biologie Evolutive, sous tutelle du CNRS et de l’Université Lyon 1.

Une chercheuse s’est passionnée pour cet oiseau si emblématique et extraordinaire, et recense tous les ans, à l’aide de son équipe, 80 à 90% de la population du massif ! Cela correspond à plus de 400 adultes et 260 nids chaque année, une population assez stable qui semblerait se plaire dans les rivières de moyenne altitude (400-600m).


Sources :
The Dippers, Tyler & Ormerod, 1994
https://cinclechartreuse.wordpress.com/le-cincle-plongeur
https://lbbe.univ-lyon1.fr/fr/cincle-plongeur-cinclus-cinclus

* plus d’infos sur : https://rivieres-sauvages.fr/les-rivieres-labellisees-site-rivieres-sauvages/guiers-mort

Photo, texte, & dessin : Mélanie Deschamps
Sous tutelle de Blandine Doligez