Préserver la biodiversité au cœur des territoires agricoles
L’un des grands défis de notre siècle est de préserver la biodiversité au sein même des territoires agricoles. Cet objectif ne pourra être atteint qu’en travaillant avec les acteurs qui façonnent quotidiennement ces paysages : les agriculteurs, les propriétaires fonciers, les collectivités et les associations de protection de la nature.
Les paysages ruraux sont le reflet de nos pratiques agricoles. Leur physionomie dépend de la diversité des cultures, des méthodes de production employées, mais également des infrastructures qui les composent, qu’elles soient agricoles, routières ou industrielles. Chaque choix d’aménagement influence directement la richesse écologique des territoires.
Aujourd’hui, il est largement démontré que les systèmes agricoles intensifs, caractérisés par des monocultures, une forte utilisation d’intrants et une artificialisation croissante des sols, contribuent fortement à l’érosion de la biodiversité. Ils sont notamment responsables de ces « printemps silencieux », où le chant des oiseaux se fait de plus en plus rare.
Pourtant, au milieu de ces vastes plaines cultivées, subsistent parfois de petits îlots de végétation. Discrets, souvent ignorés, ces espaces jouent un rôle écologique bien plus important qu’il n’y paraît.
Les friches : des espaces souvent méconnus
Ces petites parcelles de végétation spontanée, communément appelées friches, sont fréquemment perçues comme des terrains abandonnés, mal entretenus ou inutiles. Dans une vision où chaque hectare est avant tout considéré comme un outil de production, beaucoup peinent à comprendre l’intérêt de laisser un terrain évoluer naturellement.
Pourtant, ces espaces produisent une richesse qui échappe aux critères économiques traditionnels : ils produisent de la vie.
Ils accueillent une biodiversité exceptionnelle, offrant nourriture, refuge et lieux de reproduction à de nombreuses espèces animales et végétales.
La plupart de ces friches sont nées du renoncement à leur exploitation. Certaines étaient régulièrement inondées, d’autres difficiles d’accès, tandis que d’autres encore ont simplement été abandonnées à la suite de la cessation d’activité de leur propriétaire.
La découverte d’un habitat privilégié pour les busards
C’est dans le cadre des actions de protection des busards que le Groupe de Protection des Busards du Rhône s’est progressivement intéressé à ces milieux.
À la fin des années 1990, nos suivis de terrain ont mis en évidence un phénomène surprenant : les busards choisissaient de plus en plus souvent les friches pour y installer leurs nids, délaissant progressivement les prés de fauche et les champs de céréales.
Certaines années, aucun couple ne nichait dans les cultures céréalières, pourtant historiquement utilisées. Les friches devenaient alors les principaux sites de reproduction.
Nous avons rapidement compris pourquoi.
Les jeunes friches présentent une mosaïque de végétation composée de graminées, de buissons et d’arbustes offrant à la fois un couvert protecteur, une bonne visibilité et une abondance de proies. Ces caractéristiques correspondent parfaitement aux exigences écologiques des busards.




Une biodiversité qui évolue avec le temps
Une friche n’est pas un milieu figé.
Au fil des années, la végétation évolue naturellement. Les herbacées laissent progressivement place aux arbustes, puis aux prunelliers, avant que les chênes, robiniers et autres arbres colonisent entièrement l’espace.
Lorsque cette dynamique n’est plus maîtrisée, la friche se referme progressivement pour devenir un petit boisement.
Or, cette évolution n’est pas toujours favorable à la biodiversité.
Nos observations ont montré qu’une friche présentant une mosaïque de milieux — alternant végétation basse, arbustes, lisières et clairières — accueille bien davantage d’espèces qu’une parcelle entièrement boisée.
Contrairement à une véritable forêt, ces petites parcelles, souvent inférieures à un hectare, ne possèdent ni la surface ni les fonctionnalités écologiques nécessaires pour développer toute la richesse biologique d’un massif forestier. En se fermant, ces très petites parcelles composées d’arbres perdent donc une grande partie de leur intérêt écologique et l’effet de « bordure » accentue cet appauvrissement.
Faire de la gestion des friches une stratégie de conservation
Cette découverte a profondément modifié notre stratégie de protection des busards.
Lorsque les oiseaux choisissent de nicher dans une friche, leurs nids sont naturellement protégés des travaux agricoles. Les risques de destruction accidentelle disparaissent presque totalement, limitant ainsi les interventions humaines nécessaires à leur sauvegarde.
Nous avons également constaté que le succès reproducteur des couples installés dans ces milieux était supérieur à celui observé dans les cultures.
Face à ces résultats, nous avons décidé de concentrer une partie de nos efforts sur la préservation et la gestion de ces espaces.
L’objectif est simple : maintenir les friches dans un stade intermédiaire, où coexistent végétation herbacée et arbustive, afin qu’elles conservent tout leur intérêt écologique sans évoluer vers un boisement fermé.
Cette approche a rapidement suscité l’intérêt d’autres groupes de protection des busards lors de différents colloques nationaux. Plusieurs associations se sont inspirées de cette stratégie pour développer des programmes similaires dans leurs territoires.
Du bénévolat à un véritable programme de territoire
Ce qui n’était au départ qu’une démarche entièrement bénévole est progressivement devenue un projet de territoire.
Les premières actions consistaient simplement à rencontrer les propriétaires des friches afin d’obtenir leur accord pour entretenir bénévolement leurs parcelles.
Quelques années plus tard, cette initiative a pris une nouvelle dimension grâce aux Contrats Verts et Bleus portés par la Région, avec le soutien financier de l’Union européenne.
Dans ce cadre, le Groupe de Protection des Busards de La LPO Rhône s’est associé à celui de la LPO Loire, confronté à des enjeux similaires.
Ensemble, nous avons lancé, dans le cadre du Contrat Vert et Bleu du Parc naturel régional du Pilat, un vaste programme d’inventaire des friches et des landes sur un territoire dépassant largement les limites administratives du parc et couvrant une partie du Rhône, de la Loire et de l’Ardèche.
Chaque site a été cartographié, évalué selon ses enjeux écologiques puis intégré à un réseau de parcelles prioritaires.
Avec l’appui de la SAFER, les propriétaires ont ensuite été identifiés afin de leur proposer des conventions de gestion ou, lorsque cela était possible, l’acquisition des parcelles les plus stratégiques.
Des plans de gestion ont enfin été mis en œuvre pour maintenir durablement ces espaces dans un état favorable à la biodiversité.

Renforcer les populations de busards
Le programme est allé encore plus loin.
En parallèle de la gestion des friches, nous avons développé une action de renforcement des populations de busards grâce à la technique du « taquet décentralisé ».
Chaque année, des jeunes busards sont recueillis dans les centres de soins après l’abandon de leur nichée. Ils y sont élevés jusqu’à leur autonomie avant d’être relâchés.
Plutôt que de procéder à ces relâchés dans des lieux quelconques, nous avons choisi de les réaliser directement au sein des friches conventionnées, situées sur les secteurs historiques de reproduction du busard cendré.
Cette stratégie s’appuie sur une expérience menée en Espagne, qui avait démontré que le relâcher de jeunes oiseaux dans des habitats naturels favorisait le maintien, voire le retour, de couples nicheurs les années suivantes.
Depuis le lancement de cette opération, près de 245 jeunes busards ont ainsi été relâchés dans le département du Rhône.


Une réussite fondée sur l’engagement bénévole
Ces actions bénéficient du soutien financier de la Région et des fonds européens FEDER.
Ces financements permettent notamment de salarier, pendant une durée déterminée, un spécialiste chargé de coordonner le programme.
Mais derrière ce soutien financier se cache une réalité souvent méconnue : l’immense majorité du travail est réalisée par les bénévoles.
Prospections, suivis des nichées, rencontres avec les propriétaires, gestion des parcelles, travaux d’entretien, surveillance et animations représentent des milliers d’heures d’engagement.
Au total, plus de 80 % du temps consacré au programme repose sur cette mobilisation bénévole.
Les financements ne représentent ainsi que la partie visible de l’iceberg. Leur véritable effet est de permettre la coordination d’un réseau humain exceptionnel, capable de multiplier par dix les résultats obtenus.
Cette complémentarité illustre toute la pertinence du modèle associatif porté par la LPO.
Les friches : des refuges pour toute la biodiversité
Au fil des années, notre regard sur les friches a profondément évolué.
Si leur intérêt pour les busards est aujourd’hui évident, elles profitent également à une multitude d’autres espèces.
Oiseaux, insectes, reptiles, petits mammifères, pollinisateurs et flore sauvage trouvent dans ces milieux des conditions de vie devenues rares dans les paysages agricoles modernes.
La Fauvette mélanocéphale n’est qu’un exemple parmi de nombreuses espèces qui dépendent directement de ces habitats.
Ces friches constituent de véritables îlots de biodiversité.
Associées aux haies, aux mares, aux bandes enherbées et aux bosquets, elles participent à la création d’un réseau écologique capable de reconnecter les espaces naturels et de favoriser les déplacements des espèces à travers les campagnes.
Changer notre regard sur les friches
Il est aujourd’hui indispensable de reconnaître la véritable valeur de ces espaces.
Ils ne produisent peut-être ni blé, ni maïs, ni rendement économique immédiat.
Ils produisent pourtant quelque chose d’infiniment plus précieux : la vie.
Une vie qui redonne progressivement une sonorité à nos campagnes, où le chant des oiseaux remplace peu à peu le silence.
Cette reconnaissance passe nécessairement par la sensibilisation de tous les publics : agriculteurs, élus, propriétaires, aménageurs, scolaires et citoyens.
Car protéger les friches, c’est préserver une partie essentielle du patrimoine naturel de nos territoires.
Nos paysages sont le reflet de nos choix
La disparition de la biodiversité dans les campagnes n’est pas une fatalité. Elle résulte directement des choix que nous faisons collectivement.
Nos paysages sont le miroir de nos pratiques agricoles, de notre urbanisation, mais aussi de nos habitudes de consommation et de nos choix alimentaires.
Le monde agricole et l’aménagement du territoire répondent à une demande que nous contribuons tous à créer.
Préserver les friches, restaurer les haies, recréer des mares et maintenir des continuités écologiques ne sont donc pas seulement des actions de protection de la nature. Elles constituent un véritable projet de société.
En redonnant une place à ces espaces de liberté dans nos paysages agricoles, nous redonnons également une place au vivant, afin que les générations futures puissent encore entendre la musique du printemps.


