Session 2 : De nombreux services rendus par la biodiversité à l’agriculture

Publié le jeudi 18 février 2016


Témoignage vidéo : « L’agro-écologie chez nous : travailler avec un sol vivant ! »


La biodiversité fonctionnelle : fonctions et services rendus à l’agriculture


Résumé

La biodiversité fonctionnelle est une notion complexe, qui implique qu’une partie de la biodiversité possède une fonction au sein des écosystèmes, et notamment des écosystèmes cultivés. Le concept de service écosystémique permet de mieux figurer la valeur des écosystèmes pour les sociétés humaines. Au sein des écosystèmes naturels et cultivés, les organismes vivants sont les premiers opérateurs des services rendus. La biodiversité fonctionnelle dans un contexte agricole peut être comprise comme rendant un service direct à l’agriculteur grâce à une interaction avec son milieu qui améliore ou facilite la production.

Ainsi, après avoir défini la biodiversité fonctionnelle au sein des agrosystèmes, nous illustrerons les différents services de régulation au sein du sol et des paysages agricoles que rend une partie de cette biodiversité dite fonctionnelle. Les exemples des organismes du sol et des auxiliaires de cultures seront explorés plus en détails pour leurs services liés à la nutrition des plantes d’une part et aux régulations des populations des nuisibles des cultures d’autre part. En effet, la biologie du sol intervient dans l’ensemble des cycles de recyclage des éléments nutritifs du sol. Participant à l’amélioration du statut organique, physique et chimique, la faune et les micro-organismes sont des acteurs essentiels de la fertilité des sols. Les auxiliaires de cultures, soit naturellement présents dans les paysages agricoles, soit élevés puis relâchés constituent des leviers intéressants pour remplacer certaines interventions chimiques. Contextualisés, les fonctions et services rendus par la biodiversité seront mis en perspective d’une production agricole durable et de leur capacité à répondre à des objectifs de rendements et de qualité. Les conséquences de certaines pratiques agricoles sur cette biodiversité seront également abordées.

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Contribution des vautours à l’équarrissage


Résumé

Au milieu du 20ème siècle, le Vautour fauve a disparu du ciel du Massif Central. L’équarrissage industriel devient une nécessité sanitaire, réduisant encore la disponibilité alimentaire d’une guilde de rapaces déjà affectée par les électrocutions, tirs et autres perturbations.

Devant ce constant, et dès les années 1980, la Mission Rapaces de la LPO a entrepris, avec l’appui du Parc National des Cévennes, la réintroduction des vautours dans les Causses de Lozère et de l’Aveyron. Au fil des années, le lien entre éleveurs et vautours se remet en place.

Après de longues démarches, la réglementation évolue pour reconnaître l’équarrissage naturel comme outil de conservation des populations de rapaces nécrophages. L’arrêté interministériel (agriculture et environnement) du 7 août 1998 vient encadrer cette pratique retrouvée. Ensuite, une Décision de la Commission européenne en date du 12 mai 2003 viendra compléter cet encadrement législatif.
La commune de Montselgues, située dans le Parc Naturel Régional des Monts d’Ardèche, se trouve à environ 60 km des gorges de la Jonte. Ainsi, c’est tout naturellement que les vautours fauves y ont fait une de leurs premières apparitions pour le département, en 1993. Cependant, ce n’est qu’à partir de 2004 qu’ils y seront vus annuellement.

Pourtant, dès lors, la présence de ces rapaces nécrophages s’inscrit dans les esprits comme une richesse supplémentaire pour ce territoire, où l’environnement est au cœur des activités agricoles (gestion des tourbières et landes pâturées…) et touristiques (gîtes, accueil de scolaires et groupes…).

Après quelques années de réflexion, de partage d’expérience et de sensibilisation des éleveurs et habitants, un nouveau pas est franchi avec le projet de création d’une placette d’équarrissage communale. Avec l’appui du PNR des Monts d’Ardèche et de la LPO, la mairie trouve un terrain et s’engage auprès des services vétérinaires comme acteur en assurant l’enregistrement des dépôts.

Ainsi, dès l’été 2013, les éleveurs de petits ruminants (brebis et chèvres) de la commune s’approprient un à un la démarche et trouvent rapidement leur intérêt dans la mise en place de ce qui est pour eux un nouvel outil de travail.

Côté rapaces, ce sont d’abord les aigles royaux installés depuis peu sur la commune qui sont les premiers à en profiter, au cours de la dure période hivernale. Puis, dès le printemps suivant, les vautours fauves y font leur première curée.

Ainsi, la protection des rapaces nécrophages vient à la rencontre de l’élevage extensif pour une synergie bénéfique à tous. Pour les éleveurs, la rapidité de sortie des cadavres de l’exploitation est un atout majeur (83% des animaux sont déposés le jour même de leur mort). Pour les rapaces, la possibilité de trouver un lieu d’alimentation entre les Causses et les Alpes permet de conforter les échanges entre populations, appuyant un renouveau des populations à l’échelle française.

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Échange 3 : des agrosystèmes vivants !



De la diversité des prairies aux propriétés organoleptiques du fromage


Résumé

En France, les prairies permanentes occupent un tiers de la surface agricole utile et sont considérées comme un réservoir important de biodiversité animale et végétale. L’élevage des herbivores, en assurant l’entretien et le maintien de ces prairies joue un rôle important dans la préservation de cette biodiversité. En retour, la diversité floristique offre un certain nombre de services à l’élevage en influençant la valeur des fourrages, l’ingestion et la santé des animaux et les propriétés sensorielles et nutritionnelles des produits laitiers et carnés (Farruggia et al., 2008). Dans le cas des fromages, les liens entre la composition botanique des prairies et les propriétés sensorielles des fromages sont aujourd’hui bien établis. Ils confirment certaines observations rapportées par les fromagers. Plusieurs études, réalisées le plus souvent chez des producteurs de fromages fermiers, ont clairement fait apparaître des modifications parfois très importantes des caractéristiques organoleptiques des fromages lorsque le troupeau change de parcelle. Bien que dans l’état actuel des connaissances il ne soit pas possible d’affirmer que la présence de certaines plantes particulières ou communautés végétales aient un effet significatif et reproductible sur les caractéristiques organoleptiques des fromages, il a été possible d’établir certaines corrélations. Par exemple, dans une étude réalisée chez des producteurs fermiers de fromage Abondance, les prairies les plus riches en graminées et légumineuses ont été associées à des descripteurs de flaveur tels que “chou cuit” ou “piquant” alors que les prairies les plus riches en plantes dicotylédones (de milieu sec notamment) ont été associées à des fromages présentant des flaveurs plus “fruitées” et “lactées”. De façon générale, les fromages issus des prairies les plus diversifiées s’affinent plus lentement mais développent des arômes très diversifiés lorsque l’affinage est suffisamment long. Les mécanismes sous-jacents sont particulièrement complexes et pas complètement élucidés ; ils varient selon le stade de développement de l’herbe, le mode de pâturage des animaux et le type de fromage considéré. Ils sont liés selon les situations à des métabolites secondaires des plantes ingérées par les animaux qui sont directement transférés au lait ou à des composés du lait produits par l’animal suite à l’ingestion de plantes susceptibles d’influencer son métabolisme.

Pour les fromages qui bénéficient d’un signe de qualité se référant à un lien au terroir (AOP), ces résultats contribuent à décrypter ce lien et renvoient aux mesures à prendre de façon à ce que les propriétés organoleptiques des fromages reflètent au mieux celles de leurs terroirs d’origine.

Farruggia A., Martin B., Baumont R., Prache S., Doreau M., Hoste H., Durand D., 2008. Quels intérêts de la diversité floristique des prairies permanentes pour les ruminants et les produits animaux. INRA Productions Animales. 21. 181-200.


Démarche en faveur de la biodiversité et de la production agricole avec l’AOP Epoisse


Résumé

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L’Époisses est un fromage AOP, originaire de Bourgogne et produit en Côte-d’Or et dans le sud de la Haute-Marne. La filière réunit 43 exploitations laitières et 4 transformateurs habilités. La production annuelle d’Époisses est de 1396 tonnes (chiffres 2014).

Les élevages laitiers, de type polyculture-élevage, mettent en valeur une surface fourragère principale de 6 200 ha (52% de la SAU) dont 56% est occupée par des prairies naturelles.

Depuis plusieurs années, la filière, par l’intermédiaire de son ODG (Organisme de Défense et de Gestion) initie une politique de développement durable orientée, dans le domaine de l’environnement, sur :

  • La mesure de l’impact environnemental des activités laitières et fromagères (Analyse de Cycle de Vie : impact carbone, etc.) et la recherche de maîtrise.
  • La connaissance du milieu (prairies) exploité par les éleveurs afin de partager les connaissances et d’améliorer les pratiques, si nécessaire.

En 2012, l’ODG Epoisses a diligenté une étude sur le lien entre pratiques agricoles et biodiversité végétale des prairies naturelles. Les résultats obtenus vont à l’encontre de certaines « idées reçues » : avec 135 espèces végétales recensées (et 34 espèces en moyenne par parcelle), la richesse spécifique est comparable à celle de certaines régions de montagne et les valeurs pastorales sont souvent élevées, sans lien statistique avec le nombre d’espèces répertoriées.

Avant de diffuser plus en avant les pratiques agraires favorables à cette diversité végétale spécifique, l’ODG Epoisses a souhaité élargir son champ de connaissances en faisant appel à la LPO Côte-d’Or, déjà engagée avec la Chambre d’Agriculture et le Groupement des Agrobiologistes dans une démarche visant à mieux prendre en compte la biodiversité dans la conduite d’exploitations agricoles.

Ce programme, appelé « Agriculture et Biodiversité » et initié au niveau national entre 2004 et 2010, a été repris par la LPO Côte-d’Or en 2011 suite au constat du déclin d’espèces d’oiseaux fortement liées aux milieux agricoles.

Voulu sans contrainte autre que morale, cette action permet de travailler chaque année avec un petit nombre d’agriculteurs afin d’analyser leurs pratiques et leurs parcelles et mettre en avant les actions favorables et défavorables à la biodiversité. Le diagnostic, qui laisse une large place à la discussion avec les agriculteurs, aboutit à des propositions concrètes et néanmoins réalistes en faveur de la diversité biologique.

La LPO Côte-d’Or comme la filière Époisses souhaitent mettre en avant, de façon transparente et factuelle, leur engagement dans le développement durable. Aussi ce travail en commun permet-il de mutualiser les canaux de diffusion et de toucher un public plus vaste : l’ODG Epoisses communique en interne par l’intermédiaire d’un bulletin et de réunions professionnelles sur les résultats des diagnostics LPO, informe le grand public via l’internet et des dossiers de presse, tandis que la LPO sensibilise ses adhérents et bénévoles aux pratiques agricoles des professionnels de l’Époisses.

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Échange 4 : la biodiversité, une plus-value économique ?



Lutte contre les pullulations de campagnols, équilibre écologique et santé des écosystèmes


Résumé

Les notions de « santé des écosystèmes » et d’ « équilibre écologique » comme concepts valides en écologie ont été, de longue date, lourdement promues par un grand nombre d’écologues et de gestionnaire et sont encore débattues. Il en résulte que les chercheurs en écologie ont à faire face à une demande croissante de références pertinentes et (idéalement) absolues sur la santé des écosystèmes et leur équilibre, de la part des gestionnaires, pour guider leurs actions dans le champ du développement durable, de la conservation des espèces et de la santé. Le but de cette présentation est de questionner ce sujet à la lumière des connaissances acquises en biologie des populations et en écologie du paysage et de nos propres travaux de recherche conduits dans la Zone atelier Arc jurassien, où les changements agricoles et paysagers ont déclenché, à différentes échelles, une cascade involontaire de conséquences sur les dynamiques de populations de petits mammifères, les relations proies – prédateurs et la transmission de maladies (Fig. 1). Sur cette base, nous pensons que de nombreux états durables sont possibles pour une communauté donnée d’espèces, avec des avantages et des désavantages qui sont essentiellement perçus d’un point de vue anthropocentriques. Dans de tels anthroposystèmes, la santé des écosystèmes et leur équilibre (dynamique et provisoire), qui se manifestent par l’apparition de pullulations de campagnols en prairies (Fig. 2), apparaissent plus définis comme un choix de combinaisons de contraintes économiques et un consensus social, parmi une grande variété d’équilibres dynamiques possibles que les composantes non-humaines de l’écosystème pourraient installer « durablement » à un temps donné. Un défi important de la recherche est certainement d’apporter les concepts scientifiques nécessaires à la gestion de tels systèmes multi-potentiels, dans un contexte où l’évolution physique, écologique et darwinienne, dont celle des sociétés humaines, se combinent pour rendre toute gestion statique ou fixiste inappropriée, y compris quand elle concerne la biodiversité.

Fig. 1 : conséquences des changements agricoles et paysagers
Fig. 1 : conséquences des changements agricoles et paysagers
Fig. 2 : pullulations de campagnols
Fig. 2 : pullulations de campagnols

Table ronde débats : une cohabitation parfois difficile