Tourterelle turque

Publié le jeudi 28 février 2008


Tourterelle turque Streptopelia decaocto

Angl. : Collared Dove
All. : Türkentaube
It. : Tortora dal collare

Tourterelle turque, photo France DUMAS © 2008
Tourterelle turque, Photo France DUMAS

D’origine asiatique, la Tourterelle turque offre l’un des plus beaux exemples européens d’expansion au cours du XXième siècle. Certains proposent l’hypothèse d’une "apparition de mutations chez des oiseaux des Balkans favorisant, leur résistance au froid, une disposition pour l’erratisme exploratoire et une faculté d’adaptation au milieu humain" (Isenmann in Di Castri et al. 1990, Sueur 1999). Depuis sa première nidification prouvée en Hongrie en 1928, la Tourterelle turque a colonisé par étape l’ensemble des pays européens atteignant aujourd’hui les limites occidentales (Vansteewegen 1997, Sueur 1999, [E]). Selon les auteurs, les effectifs sont aujourd’hui compris entre 4,3 et 14,2 millions de couples, hors populations russe et turque, l’estimation la plus récente évaluant la population d’Europe occidentale à 7 millions de couples au minimum (Tucker et Heath 1994, [E]). Comme ailleurs en Europe, l’expansion a été très bien suivie en France ([N]).

L’espèce est apparue par le nord est, dans les Vosges, puis la région de Genève, dans la seconde moitié du XXième siècle, elle s’est ensuite répandue progressivement à travers le pays. Depuis l’enquête de Yeatman (1976), la Tourterelle turque a atteint le Sud Ouest et a renforcé ses effectifs dans le Sud est en colonisant le littoral méditerranéen ([N]). La dernière enquête nationale met en évidence son absence des régions de montagne, qu’elle ne pénètre qu’à la faveur des vallées ([N]). La dernière estimation nationale avance une fourchette de 100 000 à 1 000 000 de couples, avec une progression des effectifs supérieure à 50 % depuis les années 1970.

La nouvelle carte de répartition régionale corrobore ce qui est observé au niveau national. La Tourterelle turque est présente dans tous les départements. Depuis la précédente enquête ([R]), elle est apparue dans vingt districts, du nord au sud et d’est en ouest : Crêt du Jura, Valromey et Bugey (01), Fier-Rumilly, Chablais, Bornes-Aravis, Arve-Giffre et Mont Blanc (74), Tarentaise et Maurienne (73), Grandes Rousses, Dévoluy, Chambarans et Vercors (38), Baronnies (26), Basse et Haute Ardèche, Haut Vivarais (07), Monts du Forez et Monts de la Madeleine (42). Les effectifs rhônalpins ont enregistré une forte progression depuis 1977. Ils sont estimés pour la période 1993-1997 entre 20 000 et 200 000 couples. L’ensemble de ces éléments permet de classer la Tourterelle turque parmi les trente espèces qui ont le plus progressé en Rhône-Alpes, aussi bien en répartition qu’en abondance. Elle n’est absente que dans les massifs montagneux d’altitude. Comme l’avait déja montré la précédente enquête ([R]), son altitude moyenne de nidification ne dépasse pas 400 m (n = 135), les données de reproduction certaine à une altitude supérieure à 500 m représentant moins de 20 % de l’ensemble (n = 23), avec un record vers 2000 m à Val Thorens en Tarentaise (Lebreton et Martinot 1998). L’habitat de prédilection de la Tourterelle turque, espèce synanthrope, correspond aux périphéries des grosses bourgades rurales et aux espaces verts des grandes agglomérations. La première nidification certaine dans l’agglomération lyonnaise a eu lieu en 1962 à Tassin la Demi Lune (Braemer et al. 1963). Les banlieues offrent les éléments nécessaires à la satisfaction de ses besoins vitaux : le bâti humain qui lui offre des perchoirs (antennes, poteaux et fils électriques, rebords de fenêtre), des arbres pour implanter son nid, des pelouses, jardins et espaces verts pour se nourrir. Désormais quelques individus fréquentent même localement des milieux boisés de petite taille. Des oiseaux ont également nichés sur des supports de nids artificiels tels que des fils électriques entremêlés ou au creux d’un bouchon d’un poteau télégraphique.

Comme la majorité de la population française, les tourterelles turques de Rhône-Alpes sont sédentaires. Elles ne s’éloignent guère des sites de reproduction que pour aller s’alimenter à quelques kilomètres de ceux-ci. Il est cependant raisonnable de penser qu’une partie de la population migre, les effectifs hivernaux observés semblant plus faibles que ceux de la belle saison. Cette hypothèse est corroborée par l’existence de groupements postnuptiaux importants.

Tourterelle turque, photo France DUMAS © 2008
Tourterelle turque, Photo France DUMAS

La Tourterelle turque a une propension très forte, comme la plupart des espèces de sa famille, à multiplier les couvées ; ceci implique des activités sexuelles prolongées, une monogamie (Géroudet 1983 a) et une simplification des parades nuptiales. La territorialité est plus ou moins marquée, le mâle assurant la défense de territoires de taille variable, de quelques centaines de mètres carrés à quelques hectares. Le nombre de reproductions dépend à la fois de la durée du cantonnement du couple et du nombre d’échecs des pontes (Sueur 1999). L’espèce a une forte capacité à s’adapter pour nicher, comme en atteste par exemple la présence d’un nid occupé dans un bouchon de poteau télégraphique le 15 mars 1996 à Genas (69). La ponte comprend invariablement deux œufs. Les jeunes sortent du nid quinze jours après l’éclosion, mais ils s’attardent à proximité de celui-ci pendant environ 4 à 5 semaines (Géroudet 1983 a). La mortalité, souvent liée au dérangement humain, est importante. Le succès de la reproduction est légèrement inférieur à 50 % (Sueur 1999). La Tourterelle turque est capable de nicher toute l’année (Sueur 1999) et se reproduit en Rhône-Alpes entre février et le début de novembre : les 1er et 2 novembre 1986 à Bourg en Bresse (01). Sa capacité à assurer des pontes hivernales, démontrée dans le canton de Genève, témoigne d’une adaptation aux conditions climatiques rigoureuses (Géroudet 1961).

Aucune donnée de nidification ne concerne cependant les mois de décembre et janvier (n = 397) et la Tourterelle turque ne se reproduit pas de novembre à février, même si localement des chants ou des parades nuptiales très précoces sont parfois observés : le 31 décembre 1988 à Saint Paul de Varax (01), le 23 janvier 1988 à Lyon (69). Pendant cette période, la majorité des oiseaux se rassemblent en dortoirs hivernaux. Ceux-ci sont, en règle générale, situés dans des arbres, feuillus ou conifères, y compris en milieu forestier que les tourterelles n’apprécient guère pendant le reste de l’année (Sueur 1999). La taille de ces dortoirs hivernaux a évolué au cours des trente dernières années. Jusqu’au début des années 1980, les rassemblements ne dépassaient guère la trentaine d’oiseaux : 6 oiseaux en milieu boisé le 29 décembre 1975 à Clonas sur Varèze (38), une vingtaine le 19 novembre 1979 à Saint Chamond (42), 30 le 29 janvier 1980 à Chanas (38). Aujourd’hui la taille de ces dortoirs, localisés à l’intérieur des bourgades et des villes, peut être supérieure à une centaine d’individus : 62 dans le centre de Bourg en Bresse (01) le 20 décembre 1986, 110 à Cailloux sous Fontaine (69) le 16 novembre 1987, 159 à Certines (01) le 11 novembre 1990. Dans le courant du mois de février, ces rassemblements se désagrègent et au début de mars tous les oiseaux ont regagné leurs sites de nidification.
Anthropophile, la Tourterelle turque a continué son expansion amorcée il y a près de quarante ans en Rhône-Alpes. Sa distribution régionale apparaît aujourd’hui quasi complète mais sans doute l’espèce va-t-elle voir ses effectifs encore augmenter au cours de la prochaine décennie. Il serait intéressant de suivre l’évolution de certaines populations urbaines de cet oiseau sympathique pour le grand public, afin d’évaluer les impacts positifs et négatifs d’une des rares espèces d’oiseau en expansion qui n’est pas considérée comme un fléau.

Texte : Vincent Gaget, Olivier Iborra / CORA
Photos : France DUMAS