Tétras lyre

Publié le jeudi 28 février 2008


Tétras lyre Tetrao tetrix

Angl. : Black Grouse
All. : Birkhuhn
It. : Fagiano di monte

Espèce chassable dans toute la France (où le tir des femelles et jeunes mâles non maillés est interdit) sauf le Var et le Vaucluse, ainsi que dans l’Ain où elle reste accidentelle ; inscrite à l’annexe 1 de la Directive Oiseaux. Le Tétras lyre occupe une aire de répartition typiquement paléarctique (la plus vaste chez les galliformes hormis le Lagopède alpin), allant de l’Atlantique (Ecosse) au Pacifique (Kamchatka) ; les Alpes françaises marquent la limite sud-ouest de cette aire et hébergent la quasi totalité de la population nationale (le noyau relictuel ardennais atteignant le seuil de l’extinction).

En Rhône-Alpes, le "Petit coq de bruyère", qui est comme ailleurs en régression, reste présent dans les 4 départements alpins et préalpins ; assez largement réparti sans réelle discontinuité dans les Préalpes et les Alpes internes des Savoie et de l’Isère, il est plus localisé en Drôme. Cette répartition spatiale permet de déceler une légère baisse en termes de présence/absence par commune : disparition signalée sur 6 % d’entre elles entre 1964 et 1978, puis sur 3 % de 1978 à 1990 (Magnani et al. 1990). On la trouve entre 1 400 et 1 800 m d’altitude dans les Préalpes, entre 1 600 et 2 200 m dans les Alpes internes (extrêmes : 1 100 - 2 400 m) ; curieusement, cette cote basse de 1100 mètres concerne également la population rhônalpine du sud, où le Tétras lyre côtoie la Perdrix rouge dans les landes à thym (Thymus vulgaris) et lavande (Lavandula vera) (Couriol et Mathieu 1996).

Les Alpes françaises abritent 8 000 à 11 000 couples (Observatoire des Galliformes de Montagne, inédit), dont environ 6 000 à 8 000 pour la Région Rhône-Alpes. Cette estimation repose sur les recensements de mâles chanteurs et suppose un rapport des sexes équilibré, situation variable localement (65 % de femelles en zones chassées, moins de 50 % en réserve de chasse, Miquet 1994). Les densités de mâles chanteurs au km² varient également (de 0,5 à 4,4 coqs au km², la moyenne étant de 2,3 sur les 16 sites rhônalpins recensés - Bernard-Laurent 1994). A noter toutefois que les deux sites dépassant 4 coqs au km² sont inférieurs à 500 ha et exposés à un biais de surestimation (moyenne sans ces deux sites : 2,0 coqs au km²). Huit de ces sites ont été suivis pendant plus de sept années ; un seul présente une régression sur le long terme, les autres demeurant stables.

Le Tétras lyre préfère les climats froids des ubacs ou des talwegs en versants sud ; oiseau des écotones, il évite les alpages et prairies de fauche intensifs créés par l’homme aux dépens de la forêt et de sa limite supérieure. La "zone de combat", véritable biotope de l’espèce dans les Alpes, lui offre en effet la végétation herbacée et sous-arbustive continue et haute dont il dépend toute l’année, sauf l’hiver où l’arbre doit souvent assurer le gîte et le couvert. Les Pins, le Mélèze ou le Sapin sont préférés, mais l’Epicéa évité ; en pessière, quelques aulnes, bouleaux ou sorbiers sont nécessaires en l’absence de pins à crochet. Le creusement de galeries à l’abri du froid et des prédateurs est très courant et concentre souvent les tétras dans des "zones d’hivernage" fort précises à neige poudreuse. L’élevage des jeunes exige une abondance d’invertébrés, généralement liée à une bonne diversité floristique. Cet habitat peut prendre plusieurs aspects : lisières, prairies de fauche avec marges d’enfrichement ou ponctuellement zones humides à Callune, alpages extensifs en voie de colonisation (myrtille Vaccinium myrtillus et autres éricacées Ericacae sp., genévriers Juniperus sp., Epicéa Picea abies ou Aulne vert Alnus viridis), forêts claires (pessières, mélézeins, cembraies) sur prairie ou lande à éricacées. Une mosaïque est favorable, conformément aux phases d’un cycle annuel fort marqué. Les parades nuptiales s’observent dès mars-avril, mais ne deviennent intenses que dans le courant de mai, selon l’enneigement et l’altitude. Le comportement bien connu de "lek" (sélection par les femelles de mâles rassemblés en combats rituels sur des "arènes" traditionnelles) correspond à des situations optimales : bonne densité de population, habitats de reproduction étendus. En Tarentaise, un bon succès de reproduction a néanmoins été observé alors que la grande majorité des mâles paradent isolément (Miquet 1989).

Les femelles, territoriales, pondent courant juin, à couvert au sol, 6 à 8 (5-10) œufs, couvés 26 à 27 jours ; les éclosions s’échelonnent dès la première mais surtout dans les deux dernières décades de juillet et jusqu’à la première d’août pour les dernières pontes de remplacement (Ellison et al. 1984). Les poussins sont fort vulnérables durant leurs deux premières semaines de vie (sensibilité au froid et au piétinement et surtout besoin d’insectes en abondance, facteur déterminant du succès de reproduction comme chez tous les galliformes). Ceci fait de la période mi-juin à fin juillet la phase cruciale ; les nichées réussies vont de 1 à 5 poussins fin août et une moyenne de plus de 2 jeunes élevés par poule est considérée comme bonne. Les jeunes deviennent ensuite de plus en plus végétariens (importance des baies à cette époque) ; le jeune mâle devient "maillé" (donc légalement chassable) lorsque son plumage prend la couleur noire, soit entre la mi-septembre et le début d’octobre, mais nombre de nichées restent alors encore cantonnées sous l’autorité de la poule. Ce n’est généralement que dans le courant d’octobre qu’intervient l’émancipation, avec notamment des rassemblements de mâles et une reprise du chant. Ce grégarisme et cette ségrégation sexuelle persisteront souvent tout l’hiver, les mâles demeurant fort liés à leur domaine de parade, tandis que les femelles se déplacent de plusieurs kilomètres pour gagner des zones d’hivernage favorables (Ellison et al. 1984).

En Rhône-Alpes comme ailleurs, la régression marquée du Tétras lyre est intervenue, pour l’essentiel dans les années 1960 à 1970, période à la fois de l’aménagement lourd de la montagne et de l’aboutissement d’une "refermeture" du paysage montagnard. Celle-ci résulte d’une déprise agricole qui va s’accélérant depuis le début du siècle et qui a permis durant quelques décennies un "âge d’or du Tétras lyre", mais ne saurait constituer une référence écologique pertinente ; cette reconquête de la forêt constitue un processus de "renaturation" en grande partie inéluctable, qui fait perdre au Tétras lyre ces biotopes créés par l’homme, mais lui en ouvre de nouveaux. Une "lutte contre l’enfrichement" par des combinaisons de moyens mécaniques, chimiques (débroussaillants, chaulage des rhodoraies broyées...) et pastoraux, est pourtant mise en oeuvre, avec un "rapport qualité-prix" et une pérennité douteux. Ne vaudrait-il pas mieux "redistribuer" la pression pastorale, trop forte dans nombre d’alpages d’altitude où précisément la zone de combat pourrait se reconstituer ? En dehors de ces aspects de végétation, la fréquentation humaine continue de s’accroître partout : plusieurs projets d’aménagements touristiques sont prêts et voient le jour un à un, mais surtout des dizaines de kilomètres de pistes pastorales, forestières et touristiques accroissent la pression de dérangement et de chasse. On manque d’ailleurs de données fiables quant au prélèvement cynégétique : le carnet de déclaration et marquage des prises, obligatoire à partir de 1998, permettra après plusieurs années d’analyse, d’instaurer un nécessaire Prélèvement Maximal Autorisé (PMA).

Pour le reste, il faut préconiser plusieurs mesures dans les sites à Tétras lyre : visualisation des câbles dangereux (les collisions constituent un facteur de mortalité important), interdiction au ski des principales zones d’hivernage dans ou autour de tout domaine skiable, non construction ou fermeture de pistes, interdiction des chiens sans laisse dans les zones de nidification de mai à août, inalpage après le 15 juillet, préférence donnée aux bovins par rapport aux ovins. Mais sur le long terme, la pérennité du Tétras lyre exige surtout le respect de la montagne, dont la renaturation doit parfois être "accompagnée" dans le sens d’une restauration durable de la zone de combat, mais non contrée à tout prix.

André Miquet