Pipit spioncelle

Publié le jeudi 28 février 2008


Pipit spioncelle Anthus spinoletta

Angl. : Water Pipit
All. : Bergpieper
It. : Spioncello

Pipit spioncelle, photo Rémi RUFER © 2008

Le Pipit spioncelle est une espèce holarctique, polytypique, dont la position systématique est controversée et n’a pas encore abouti à un consensus (Cramp 1988). L’espèce appartient au complexe systématique spinoletta/petrosus, dont la présence en Eurasie s’étend de la péninsule ibérique au Caucase et des pays scandinaves à la mer Caspienne (Cramp 1988, [E]). En Europe de l’Ouest, la sous-espèce nominale A. s. spinoletta est inféodée aux milieux montagnards, de la péninsule ibérique aux Balkans (Cramp 1988). Les effectifs européens sont compris entre 260 000 et 350 000 couples et cinq pays (Roumanie, Suisse, Autriche, Italie, Espagne) abritent environ 50 % de ceux ci.

En France, l’espèce est présente à l’est d’une diagonale Strasbourg / Saint Jean de Luz ; elle présente, comme dans les autres pays européens, une distribution en taches, reflet de ses exigences écologiques. Avec les Pyrénées, la zone alpine de la région Rhône-Alpes accueille la plus forte population française de pipits spioncelles ([N], [E]).

Si la présente carte de répartition met en évidence les affinités montagnardes de l’espèce, elle apporte des informations nouvelles substantielles complétant celle de la dernière enquête nationale pour la région. Confirmant les résultats du précédent atlas, le coeur de la population rhônalpine est située dans les Alpes internes des départements savoyards ([R]). Les plus fortes populations de Rhône-Alpes sont établies dans le département de la Savoie. Cette place forte de la présence du Pipit spioncelle se prolonge vers le sud, en Isère et en Drôme. Ici, la répartition de l’espèce est plus lâche et apparaît discontinue voire ponctuelle, reflet d’une moindre fréquence. Cependant, la reproduction certaine de l’espèce a pu être confirmée vers l’ouest jusqu’aux derniers contreforts du massif du Vercors, dominant la vallée du Rhône. Cet élargissement de la répartition vers l’ouest, dans le sud de la région, s’explique par une meilleure prospection de milieux favorables à l’espèce, à des altitudes moyennes eu égard à ses exigences écologiques : 1 100 m au lieu-dit “ Pierre Chauve ” sur la commune de Barbières (26) ; 1 099 m au sommet du champ de tir de Peyrus (26). Il apparaît qu’en Drôme, l’espèce occupe, peu ou prou, l’ensemble des massifs qui présentent des milieux favorables, même si, dans les Baronnies, la distribution est localisée. De plus, la carte met en évidence trois noyaux de populations plus isolés : les Crêts jurassiens et le Jura méridional (01), les Hautes Chaumes des monts du Forez (42) et les sommets des hauts-plateaux ardéchois (07) en limite ouest de la région. Biber (in [N]), le signale en augmentation dans le Vivarais par rapport au premier atlas national (Yeatman 1976). Aucune donnée ne nous permet de confirmer ou d’infirmer ces faits. Ladet (comm. pers.) précise l’implantation d’une population sur le secteur du Mézenc, mais une progression dans cette région du Vivarais ne semble pas caractérisée. Certaines populations auraient disparu des Monts du Lyonnais et du Pilat (Biber in [N]). Sur ce dernier territoire, les prospections récentes indiquent le retour de l’espèce avec une preuve certaine de nidification. Sa disparition des Monts du Lyonnais semble par contre confirmée.

Pipit spioncelle, photo Rémi RUFER © 2008

Le Pipit spioncelle apparaît comme l’un des représentants les plus typiques de l’avifaune alpestre. Les biotopes fréquentés l’été sont des milieux ras d’altitude (pelouses subalpines ou alpines, prairies pâturées), d’éboulis ou associés à un torrent. L’analyse altitudinale met en évidence que les contacts sont tous situés entre 1 000 et 2 400 m ; cependant, la majorité des oiseaux observés le sont entre 1 600 et 2 100 m. En Vanoise, l’altitude moyenne est de 2 285 m, sans grande différence selon les massifs (Lebreton et Martinot 1998). En Suisse, l’espèce est présente entre 1 500 et 2 500 m (Géroudet 1998a). Ce pipit affectionne la présence d’une zone humide (torrent, marais) sur son territoire, ce paramètre semblant conditionner sa répartition et plus particulièrement ses densités. Quelques observations attestent la présence rarissime de nids à 2 800 m, à la limite des étages alpin et nival. Le Pipit spioncelle évite les prairies de fauche (Géroudet 1998a), les mégaphorbiaies à hautes herbes et, selon le degré d’embroussaillement dans la zone de transition entre les étages montagnard et alpin, les landes à Rhododendron et aulnaies vertes. Sa distribution s’établirait aussi selon l’exposition des versants : en adret, il fréquenterait plutôt les pelouses d’altitude et, en ubac, les zones de basse et moyenne altitude (Dejonghe 1984).

L’arrivée des pipits sur les lieux de reproduction s’échelonne au cours du mois d’avril en fonction des conditions météorologiques, les chutes de neige printanières les obligeant parfois à redescendre dans les vallées. La date moyenne d’arrivée est le 14 avril (n = 12), les dates extrêmes étant les 31 mars 1974 et 29 avril 1990. Cependant, quelques individus sont encore observés tardivement en plaine de la fin d’avril jusqu’à la mi-mai (dates tardives : 10 mai 1987 à Marlieux - 01, 17 mai 1975 à Entre deux Guiers - 38). Les nids sont construits, plutôt à l’abri, près d’un arbuste, sous une touffe d’herbe ou une pierre surplombante. La ponte est déposée de mai à juillet en relation étroite avec l’altitude ; le nombre en varie selon ce facteur : deux en moyenne montagne, une en haute montagne (Dejonghe 1984). Ceci est confirmé par l’analyse chronologique des quelques dates rhônalpines de ponte, les oiseaux d’altitude pondant plus tard que ceux de moyenne montagne : le 14 mai 1966 dans le Pilat (42), le 30 mai 1979 à Bourg Saint Andéol (07), le 30 mai 1982 sur le Jura (01), le 17 juin 1983 en Oisans (38), le 8 juillet 1990 à la Tête du Sallaz (74), à 2 000 m d’altitude. Le nombre moyen d’œufs est de 4,4 (n = 13 pontes), ce qui est conforme à la littérature (Cramp 1988, Biber in [N]). Des juvéniles nourris au nid sont observés de juin à la mi-août : becquée le 17 juin 1983 à la Grave (38), le 20 juillet 1992 à la Clusaz (74) à 2 450 m, le 3 août 1981 au col des Lacs Noirs (73) à 2 600 m, le 12 août 1981 aux Aiguilles rouges (73) à 2 060 m. Pendant cette période, le territoire d’un couple à proximité du nid a été estimé dans les Monts du Forez (42) à 0,3 ha et son domaine vital à 2,5 ha. Suite à d’importantes pertes de juvéniles, la taille moyenne des familles est réduite, composée en moyenne de 2,3 jeunes (n = 9). Des variations locales d’abondance ou de densité sont observées : un mâle chanteur tous les 250 m au col du Jas de la Barge (74) entre 1 650 m et 1 900 m en 1970 ; Catzéflis (1978) donne, pour l’ensemble des massifs alpins, un maximum de 3 à 3,5 couples par km². Cependant, dans le massif de la Vanoise, Lebreton et Martinot (1998) ont relevé à 2 200 m une densité comprise entre 10 et 13 couples par km2. A la fin de l’été, les spioncelles se dispersent pour la recherche d’invertébrés et exploitent l’ensemble du domaine montagnard : certains sont alors mentionnés vers 3 000 - 3 500 m (Géroudet 1998a).

La migration bat son plein durant le mois d’octobre, même si certains oiseaux sont encore notés à 1 800 m en Belledonne (38) le 2 octobre 1978, à la Clusaz le 28 octobre 1989 à 2 000 m. La date moyenne des premières observations d’oiseaux en plaine est le 10 octobre (n = 17). Plus exceptionnellement, des dates précoces de départ font état de quelques individus le 23 août 1990 dans le Chablais (74), le 1er septembre 1985 à Pérouges (01) ou le 8 septembre 1968 à St Vincent de Chapey (26). A Ceyzériat (01), 109 migrateurs ont été dénombrés entre le 20 septembre et le 24 novembre 1989 et 406 entre le 3 septembre et le 8 octobre 1996, dont 211 le 17 septembre. Les oiseaux migrent en groupe de taille réduite, de l’ordre de 20 à 50 oiseaux. Il s’agit bien de migration et non de transhumance en plaine puisque des pipits bagués en Suisse ont été retrouvés en Bretagne, en Tunisie et au Maroc (Frelin 1983). Durant l’hiver, les biotopes fréquentés par les pipits sont différents de ceux de l’été. On rencontre alors des oiseaux le long des cours d’eau, dans des zones agricoles ou des zones humides. Certaines de ces dernières accueillent des regroupements importants en dortoir, 300 le 18 janvier 1996 au marais de Lavours (01), 45 le 27 janvier 1990 à Marlieux, en Dombes.

Le Pipit spioncelle ne semble pas menacé et ne figure sur aucune liste rouge, nationale (Maurin 1994) ou européenne (Tucker et Heath 1994). Toutefois, les milieux maintenus ras de manière artificielle, où l’on rencontre la majorité des populations de pipits, entre 1 000 et 1 800 m, sont menacés par un abandon ou une modification des pratiques agricoles par l’augmentation des surfaces forestières qui en découle. Les quartiers d’hiver constitués de zones humides sont également atteints par le boisement (peupleraies) et le drainage des marais.

Texte : Nicolas Greff, Olivier Iborra
Photos : Rémi RUFER