Pie grièche à tête rousse

Publié le jeudi 28 février 2008


Pie grièche à tête rousse Lanius senator

Angl. : Woodchat Shrike
All. : Rotkopfwürger
It. : Averla capirossa

La Pie-grièche à tête rousse est une espèce polytypique, d’origine méditerranéenne (Lefranc 1993). Sa distribution, quasi exclusivement paléarctique, est limitée par l’isotherme de 18° en juillet (Cramp et Perrins 1993). La répartition s’étend du Portugal à l’ouest au Caucase à l’Est et de la Pologne au nord de l’Afrique du nord au sud ([E]). En France, les enquêtes successives ont précisé sa distribution. Mayaud (1936) et Yeatman (1976) la donnaient nidificatrice à l’exception du quart nord ouest du pays, au nord de la Loire. La dernière enquête a montré que l’espèce est absente au nord des régions délimités par l’isotherme 18°C au mois de juillet ([N]). Selon les sources, les effectifs des populations européennes oscillent entre 496 000 et 1,2 millions de couples (Munoz-Cubo in Tucker et Heath 1994, [E]). Etant donné leur forte tendance à la régression, il semblerait que les effectifs européens soient cependant inférieurs au million. Dans ce contexte d’évolution régressive, les données nationales les plus récentes estiment que les effectifs français sont compris entre 6 900 et 12 700 couples, mettant en évidence une régression sans précédent de l’espèce au cours de la dernière décennie (Lefranc 1999). Comme dans les autres pays d’Europe, Bersuder (in [N]) signale que cette régression s’opère vers l’Est.

La nouvelle carte de répartition rhônalpine confirme ce constat. La Pie-grièche à tête rousse est une des espèces qui a le plus régressé depuis trente ans en Rhône-Alpes. Sa disparition est constatée d’au moins douze districts depuis le début des années 1980 et son abondance a, au cours de la même période, diminué d’un facteur 7 ([R]). L’espèce est absente à l’est d’une diagonale Thônon (74), Grenoble (38), Valréas (26), confirmant ainsi le foyer de disparition dans les départements alpins de la région constaté depuis le milieu des années 1990 ([N]). Le noyau de population rhônalpin principal est situé dans le Vivarais et sur les plateaux du sud ardéchois. Dans la Loire, il apparaît que sa reproduction n’est que possible, Rimbert (1999) précisant que l’espèce est devenue très rare dans ce département. Juilliard (1999) ne la considère plus comme une espèce nidificatrice dans ce département depuis 1989, alors que de 1961 à cette date son statut de nicheur certain ne faisait pas de doute, quoiqu’en effectifs faibles et localisés. Ailleurs, sa présence est ponctuelle et localisée notamment dans le Rhône et l’Ain. Son aversion pour l’altitude explique son absence de la partie est de la région. C’est pourquoi elle évite complètement les massifs alpins, ainsi que le montre Lefranc (1999). D’après les connaissances les plus récentes, les effectifs régionaux les plus optimistes sont compris entre 111 et 610 couples : entre 0 et 10 couples dans l’Ain, 11 et 100 couples en Drôme et entre 100 et 500 couples en Ardèche (sans doute entre 250 et 500) (Lefranc 1999). Pour la période 1995-1997 une estimation légèrement plus pessimiste peut être avancé, de l’ordre de 70 à 200 couples pour l’ensemble de la région, ce qui place cette Pie-grièche parmi les douze espèces dont les effectifs ont le plus régressé en Rhône-Alpes depuis 1977. L’altitude moyenne de nidification certaine de l’espèce ne dépasse pas 370 m (n = 18), les extrêmes étant situés entre 188 m en Ardèche et 1 400 m à l’étage montagnard à l’époque ou elle nichait en Savoie ([R]), ce qui correspond à la situation observée dans d’autres régions (Daycard in C.O. GARD 1993). Joubert (1992) a ainsi prouvé sa nidification dans trois stations du massif du Mézenc entre 1000 et 1100 m. Dans la combe du Jura, elle monte jusqu’à 550 m (Joveniaux in G.O.J. 1993).
D’affinités méridionales marquées, la Pie-grièche à tête rousse utilise un milieu ouvert, bien exposé au soleil, et dans lequel des buissons épars ou des branches basses, points d’affûts pour la chasse, recouvrent très partiellement (entre 5 et 20 %), la végétation rase caractérisant la majeure partie de son territoire. La présence d’arbres et de buissons disséminés est nécessaire (Lefranc 1993). En Ardèche et en Drôme méridionales, l’espèce occupe, comme dans le midi, les zones arides récemment incendiées, ce type de milieux semblant être très apprécié (Olioso 1996). La mosaïque de matorral à Genèvrier oxycèdre Juniperus oxycedrus et de pelouse à Brachypode rameux Brachypodium ramosum est également un milieu très prisé. Elle occupe également les zones agricoles composées de vignes entrecoupées d’oliveraies, d’amanderaies et parsemées de buissons ou arbres en formations espacées. Dans le nord de la région, les vergers et les haies de lisière avec des prairies à proximité des villages sont les éléments décrivant l’habitat typique de l’espèce. Cela correspond aux caractéristiques paysagères de départements ou de régions limitrophes aux paysages similaires comme le Jura (Joveniaux in G.O.J. 1993) ou le canton de Vaud (Suisse) (Estoppey in Sermet et Ravussin 1995). Dans les garrigues ardéchoises, sur le plateau des Gras, les densités ne dépassent pas 0,7 couple par hectare, valeurs qui paraissent faibles, comparées à celles d’autres milieux similaires du Languedoc-Roussillon (Isenmann in Lefranc 1993).

Le pic de la migration de retour se situe dans la première quinzaine de mai, la date moyenne du premier contact étant le 14 mai (n = 60), les extrêmes étant le 2 avril 1995 à Saint-Georges-de-Reneins (69) et le 31 mai 1997 à Albon (07). Dès leur arrivée, les couples qui se sont formés pendant la migration de retour (Ullrich 1971) se cantonnent. Cependant la construction du nid ne débute en général pas immédiatement. Cet élément explique que la reproduction s’étale jusqu’à fin juillet début août. La ponte est déposée fin mai-début juin. Il est admis que la couvaison est assurée par la femelle, cependant le mâle peut lui aussi y prendre part, comme l’atteste l’observation réalisée le 15 juin 1996 à St Vérand (69) d’une femelle nourrissant le mâle qui couvait. Les jeunes volent dès la fin du mois de juin au début du mois d’août. La taille moyenne des familles en Rhône-Alpes de 1970 à 1998 est de 2,5 jeunes volants par nichée observée (n = 24, 60 jeunes émancipés). Par décennie, la réduction de la taille moyenne des familles est manifeste. Elle passe de 2,8 au milieu des années 1970 - 1980 à 2,6 au milieu des années 1980. Parallèlement l’espèce disparaît des vallées savoyardes et de la Loire (Lefranc 1999, Juillard 1999). Cette légère diminution s’accentue au cours de la décennie suivante puisqu’au milieu des années 1990 le nombre moyen de jeunes envolés n’est plus que de 2,3. Cette diminution correspond à la chute de l’abondance régionale de l’espèce.

Pour les couples les plus précoces, le départ vers les quartiers d’hiver commence en juillet. Le mouvement migratoire s’intensifie en août après un bref stationnement des jeunes aux alentours du nid (Lefranc 1993). Les oiseaux tardifs séjournent encore pendant le courant du mois de septembre, des individus ayant été observés le 19 septembre 1994 à Manziat (01), le 26 septembre 1994 à Lavilledieu (07). La date extrême est le 4 octobre 1991 à Magneux Haute Rive (42).
L’histoire récente montre une forte régression de la Pie grièche à tête rousse en Rhône-Alpes. Bailly (1853) citait l’espèce "commune tous les ans dans les vallées de Savoie". Comme ailleurs, la diminution des populations à sans doute débuté dans la première moitié du XXième siècle, bien que l’espèce ait été encore abondante localement, comme en Val de Saône dans les années trente (De la Comble in Lefranc 1999). L’accélération de la régression de la fin des années 1960 s’explique par les effets conjugués de la réduction des landes herbacées et des vergers, biotopes de reproduction caractéristiques, et de la perte d’habitats hivernaux au Sahel (Munoz-Cubo in Tucker et Heath 1994 ; Lefranc 1993, 1999). Aujourd’hui, cette espèce est vulnérable ; elle est placée sur la liste rouge européenne dans la catégorie des espèces pour lesquelles la tendance d’évolution des effectifs est en déclin marqué (Munoz-Cubo in Tucker et Heath 1994). La conservation de ses habitats de nidification, par le maintien d’activités agricoles traditionnelles doit être une priorité pour enrayer la diminution de ses effectifs et assurer le maintien des populations rhônalpines.

Olivier Iborra / CORA
Alain Ladet