Outarde canepetière

Publié le jeudi 28 février 2008


Outarde canepetière Tetrax tetrax

Angl. : Little Bustard
All. : Zwergtrappe
It. : Gallina prataiola

De catégorie faunistique paléoxérique, l’Outarde canepetière possédait autrefois une répartition assez vaste, s’étendant du Portugal à la Mongolie. De nos jours, cette aire est très morcelée. Ainsi, l’espèce est totalement absente d’Europe moyenne et les populations orientales (Est de la Mer Noire) accusent un fort déclin. Bien qu’en régression, seules les populations de la péninsule ibérique sont encore nombreuses.

En France, deux grandes zones de peuplement peuvent être définies. La première s’étend sur les plaines favorables des deux départements charentais jusqu’à celui de la Marne. La seconde occupe schématiquement la Provence et le Languedoc au dessous de 550 m. Ailleurs, n’existent que de rares et petites colonies (Lorraine, Ain, confins du Lot et de l’Aveyron, sud de la Dordogne). Estimé à 7 200 mâles chanteurs en 1978 (Métais 1985), probablement moins de 5 000-6 000 pour la période 1985-1989 (Bernard in [N]), l’effectif national n’est plus que de 1 248-1 403 en 1995 (Jolivet 1996) et 1 200 en 1996 (Jolivet 1997), soit un déclin de 80 % en moins de 20 ans.

En Rhône-Alpes, seules subsistent 2 populations. La plus anciennement connue occupe un petit secteur du nord de la plaine de l’Ain ; elle a compté 2 mâles chanteurs et a fourni un seul cas de reproduction durant l’enquête du présent atlas. La seconde fréquente un aérodrome du sud de la Drôme et ses environs et constitue la limite nord de l’important mais épars peuplement provençal. Son effectif durant l’enquête n’est pas connu avec précision mais comptait au moins 1 mâle chanteur, 1 ou 2 femelles produisant 2 jeunes en 1997. Ces deux populations représentent moins de 1 % des canepetières présentes en France.

Dans l’Ain, les quelques dizaines d’hectares encore occupés, situés à 230 m d’altitude, sont constitués d’une alternance de cultures (Colza, Luzerne, céréales à paille) et de jachères. Lorsque l’espèce y était mieux représentée, les milieux occupés étaient plus variés mais l’importance d’une mosaïque de cultures (céréales dont le maïs au début de sa croissance, Luzerne, Colza) et de zones herbacées (“ steppes ” des camps militaires, prairies de fauche ou pâturées) était déjà évidente (Bernard 1986 a). Seul l’aérodrôme drômois ressemble aux biotopes originels fréquentés naguère (“ steppes ” du camp militaire de la Valbonne ou des aérodromes d’Ambérieu - 01 - et de Satolas - 38). Supérieure à 1 200 mm, la pluviosité annuelle du site de la plaine de l’Ain est probablement la plus élevée des régions habitées en France.

Les dates d’arrivée printanière sont très variables. Généralement, les premiers mâles arrivent durant la première décade d’avril (date moyenne le 5 avril, n = 32 entre 1962 et 1998), le plus précoce ayant été noté le 3 mars 1995 à la Garde-Adhémar (26), le plus tardif le 29 avril 1990 à Château-Gaillard (01). Les femelles arrivent un peu plus tard, le 14 avril en moyenne (n = 8), la plus précoce ayant été observée le 2 avril 1989 à Château-Gaillard. A l’arrivée de celles-ci, rarement plus tôt, commencent les manifestations territoriales des coqs. Des chants ont été entendus entre un 19 avril (1993 - date exceptionnelle du 24 mars 1985 à Château-Gaillard) et un 7 août (1980 - Boisset les Montrond - 42). Trop régulier pour ne refléter qu’une plus grande discrétion des femelles, un net déséquilibre en faveur des mâles a souvent été mis en évidence dans la région Rhône-Alpes, particulièrement dans la plaine de l’Ain. Les rapports entre les sexes (sex-ratio) sont souvent de 2-3 mâles pour 1 femelle mais atteignent parfois des proportions plus importantes encore : 5 à 7 pour 1 en 1986 et 5 pour 1 en 1988 dans la région d’Ambérieu (01). A long terme, cette différence est probablement explicable par la forte vulnérabilité des femelles lors de la couvaison. Toutefois, depuis 1990, cette disproportion tend à disparaître et le sex-ratio devient équilibré : 4 femelles pour 2 mâles ont même été notées en 1993, toujours dans la plaine de l’Ain. Les pontes semblent essentiellement déposées durant la première quinzaine de juin ; les jeunes apparaissent en juillet et ne sont guère capables de voler avant le 10 août. Toutefois, un poussin observé en Valbonne (01) en juin 1965 (Géroudet 1978) ou ce jeune volant le 18 juillet 1994 près d’Ambérieu indiquent des pontes dès la mi-mai. A l’opposé, un jeune n’atteignant que les trois-quarts de la taille adulte près d’Ambérieu fin août 1993 suppose une ponte fin juin. A la fin de l’été (fin juillet mais surtout en août), tous les oiseaux d’un secteur se rassemblent sur un site tranquille (champs de luzerne, chaumes de céréales ou de colza, plus rarement des camps militaires ou des aéroports) pour muer et s’alimenter intensivement avant le départ en migration. Seule cette période peut être mise à profit, à condition de connaître exactement - ce qui relève souvent de la gageure - l’effectif d’adultes présents au printemps, pour estimer la réussite de la reproduction locale. Autrefois, la Canepetière n’était pas uniformément répandue dans les plaines de l’Ain ou du Forez. Les oiseaux occupaient des zones sur lesquelles ils pouvaient satisfaire l’ensemble de leurs besoins vitaux et ne fournissaient guère d’observations en dehors de celles-ci. Dans la plaine de l’Ain, ces groupements lâches étaient établis sur des superficies allant de 160 à 500 ha (Bernard 1985 a). De nos jours, les micro-populations n’occupent plus que des surfaces réduites à quelques dizaines d’hectares.

A moins qu’elles ne puissent passagèrement trouver un refuge, les outardes voient souvent leur départ automnal provoqué par l’ouverture de la chasse. En moyenne, les derniers oiseaux sont observés à la date moyenne du 24 septembre (n = 20 années, entre 1963 et 1995) avec la même variabilité qu’au printemps (dates extrêmes : 8 septembre 1965 et 30 octobre 1985 - à Pérouges - 01). Il est possible qu’autrefois une partie de ces mentions automnales ait pu être attribuée à des migrateurs venus de régions plus septentrionales. De nos jours, sauf peut-être en 1993 où une observation en plaine de l’Ain a été effectuée deux semaines après la disparition des oiseaux locaux et en 2000 où 4 outardes ont été vues le 10 septembre à St Paul de Varax (01 – Dombes), seules les outardes locales fournissent ces mentions postnuptiales. Les sites d’hivernage des canepetières rhônalpines sont inconnus. Ces quelques oiseaux passent facilement inaperçus au sein des troupes indigènes hivernant en Provence ou de celles, accueillant probablement aussi des oiseaux français, de la péninsule ibérique. Des quartiers d’hiver nord-africains sont beaucoup moins probables, mais auraient le mérite d’expliquer le nom de " Poule de Carthage " communément utilisé en France pour nommer l’espèce.

Comme partout dans son aire de distribution, l’histoire de la Canepetière en Rhône-Alpes est une longue énumération de disparitions et de raréfactions. Dans la plaine de l’Ain, son apparition pourrait remonter au milieu du XIXième siècle (Berthet in Lebreton 1980). Depuis le début du XXième siècle et jusqu’aux années 1960, l’espèce s’est répandue dans bon nombre de zones favorables de notre région : la plaine de l’Ain (01), celles de l’Est-Lyonnais (frange ouest de l’Ile Crémieu, site de l’actuel aéroport de Satolas - 38) et les aéroports de Bron et Corbas (69). Dans la Loire, les populations des " chaninats " de la plaine du Forez étaient nombreuses alors que les sites favorables du sud de la Drôme ne semblaient pas occupés. Progressivement, la situation s’est dégradée. Les raisons en sont multiples : l’urbanisation, la création d’autoroutes, d’aéroports, de zones industrielles, la généralisation de la maïsiculture au détriment des zones herbacées ont considérablement réduit les vastes habitats originels. Ces réductions ou disparitions des milieux ont entraîné de multiples extinctions locales : à Corbas en 1966, à Satolas en 1980, en 1986 dans la Plaine du Forez, en 1990 en Valbonne, bien mal contrebalancées par la (re ?)découverte de la petite population drômoise en 1989. Depuis 1992, le site occupé dans la région d’Ambérieu fait l’objet de conventions avec les agriculteurs locaux. Ces accords, subventionnés primitivement par la Société Zoologique de Genève et la section Ain du CORA puis par des fonds privés, consistent à implanter des cultures favorables à la Canepetière ou à laisser certaines zones en jachère, à respecter un calendrier agricole compatible avec sa reproduction. Hasard ou conséquences de ces mesures, la nidification a de nouveau été constatée : 2 jeunes à l’envol en 1993, 1 en 1994, 1 en 1995 (moins de 30 familles observées en France cette année - Jolivet 1997) mais plus ensuite. Combien de temps encore cette outarde survivra-t-elle en Rhône-Alpes ? Faute de mesures comme celles appliquées en plaine de l’Ain, et peut-être même malgré celles-ci, la disparition paraît presque inexorable. Il nous appartient de tout faire pour retarder cette échéance.

Alain Bernard