Oedicnème criard

Publié le jeudi 28 février 2008


Oedicnème criard Burhinus oedicnemus

Angl. : Stone Curlew
All. : Triel
It. : Occhione

De catégorie faunistique tourano-méditerranéenne, l’Oedicnème criard a comme limite nord de son aire de répartition européenne le sud de l’Angleterre, le nord de la France, le bassin du Pô en Italie, le nord de la République tchèque, peut-être encore la Pologne, la Biélorussie et la Russie blanche. Toutefois, comme l’indique sa catégorie faunistique, l’espèce n’est bien répandue que dans les pays circum-méditerranéens et au Portugal.

Dans la région Rhône-Alpes, ce limicole n’est absent que des deux départements savoyards et de celui de l’Ardèche. Presque partout, elle habite des milieux situés à une altitude inférieure à 300 m. Des sites plus élevés sont occupés çà et là, de 300 à 450 m dans la plaine de Bièvre (38) et jusqu’à 570 m dans les monts du Lyonnais (en 1994 à Chazelles - 42). Trois populations principales peuvent être définies dans notre région. La première occupe la plaine du Forez (42) et ses contreforts, la seconde les monts du Lyonnais (42 et 69), la troisième enfin la plaine de l’Ain (01) et ses prolongements en rive gauche du Rhône (38 et 69). Des populations beaucoup plus localisées habitent le Roannais, les confins du Val de Saône et du Beaujolais, la plaine de Bièvre (38) et le Tricastin (26). La pluviosité ne semble pas réellement un facteur limitant. En effet, le “ courlis de terre ” habite aussi bien certaines zones du Tricastin où les précipitations annuelles sont inférieures à 800 mm que le nord de la plaine de l’Ain arrosé par plus de 1 200 mm. D’ailleurs, les biotopes sont le plus souvent établis sur des sols filtrants. Dans l’état actuel de nos connaissances, l’absence dans certains secteurs pourtant apparemment favorables de l’Ardèche, région des “ Gras ” par exemple, ne peut être expliquée. Depuis l’enquête publiée par Malvaud en 1996, des données nous permettent d’estimer l’importance des effectifs rhônalpins. Ceux-ci semblent se situer dans la fourchette 250-300 couples, probablement plus près du bas de l’estimation que du haut : Ain : 20 à 30 couples, peut-être un peu plus ; Ardèche : les quelques (0 à 5) couples découverts au début des années 1990 n’ont pas été retrouvés lors de l’enquête de cet atlas ; Drôme : au moins 10 couples dans le Tricastin, quelques uns près de Valence ; Isère : la population de ce département semble du même ordre que celle de l’Ain ; Loire : l’estimation de 90 à 110 paires semble un peu optimiste, les effectifs étant sans doute situés près de la valeur basse de cette fourchette ; Rhône : l’estimation de 40-60 couples ne paraît plus de mise actuellement puisque des recherches spécifiques ont permis de recenser 113 couples en 1998 et au moins 121 en 1999 répartis sur 57 communes (Gaget comm. pers.). La population régionale représente donc environ 3 % des effectifs nationaux.

Les densités sont toujours faibles : 1 à 2 couples au km² semblent être une bonne moyenne. Dans la plaine de l’Ain, Géroudet (1982 b) a trouvé 8 paires sur 6 km² en 1962. Plus récemment, les 250 ha favorables de la base aérienne d’Ambérieu en ont hébergé jusqu’à 5 dont les nids n’étaient distants que de 150 à 200 m. Les 3 couples nicheurs sur 30 ha en 1992 à Château-Gaillard (01), avec une distance entre les 2 plus proches nids de seulement 55 à 60 m, selon une densité tout à fait comparable aux meilleures données européennes (Bernard 1992), constituent donc une exception remarquable.

Les milieux occupés par l’Oedicnème dans la région Rhône-Alpes ne diffèrent pas notablement de ceux habités ailleurs en France. Les biotopes originels (pelouses sèches d’une certaine étendue, zones à caractères steppiques, "plages" caillouteuses de certains cours d’eau) sont souvent encore fréquentés là où ils subsistent. Heureusement, cet oiseau a su s’adapter aux milieux créés par les activités humaines. Tant que leur hauteur et leur densité ne gênent pas les oiseaux, les cultures sont assez fréquemment occupées. Le Maïs , les céréales, le Colza, le Tournesol, les pois, la Luzerne et parfois le Ray-grass accueillent l’essentiel des oiseaux nichant dans les cultures. Dans la Loire, des installations dans des champs de betteraves ont été également signalées. Les pâtures maigres, comparables aux pelouses sèches si prisées par cet oiseau, sont occupées pourvu que la présence du bétail ne le perturbe pas exagérément. Dans beaucoup de secteurs, l’instauration de jachères lui a aussi été favorable. A l’occasion, l’espèce a su s’adapter à des milieux nettement moins ouverts, colonisant de jeunes vignobles dans le Rhône et la Drôme et même des vergers et des pépinières dans la Loire, démontrant ainsi une certaine plasticité écologique. L’Oedicnème ne semble par contre guère priser les vastes monocultures créées par l’agriculture moderne. Comme l’Outarde, cet oiseau préfère un paysage où l’alternance de cultures favorables et de milieux herbacés lui permet de satisfaire la totalité de ses besoins. Il adopte occasionnellement des biotopes très "artificiels". La multiplication des exploitations de granulats a entraîné l’apparition momentanée de nouveaux sites de reproduction, ersatz de zones similaires situées sur les rives de la Loire ou, autrefois, de l’Ain. En 1993, un couple s’est reproduit sur une aire gravillonée d’un ha, entourée de buttes de 2 m de haut à Château-Gaillard (01).
Au printemps, les oiseaux arrivent généralement dès la première décade de mars. Les dates moyennes d’arrivée sont le 19 mars dans le Rhône, le 9 mars dans la Loire, les tout premiers jours de ce mois dans l’Ain. Nous possédons quelques données de février dont la majorité proviennent de l’Ain : 2 à Méximieux le 29 en 1992, 6 à St Jean de Niost le 25 en 1981, 1 à Pérouges le 24 en 1990 mais les observations les plus précoces ont été effectuées dans le Rhône (1 à St Andéol le Château le 19 en 1992) et dans la Loire (1 en plaine du Forez le 15 en 1976). Par la suite, le passage semble battre son plein à la fin mars et dans les premiers jours d’avril, alors même que les premiers arrivés ont déjà pondu.

En effet, à de multiples reprises, de tout jeunes poussins ont été notés à Château-Gaillard (01) à partir du 1er mai, ce qui sous-entend une ponte durant la première semaine d’avril. Au même endroit, en 1993, un poussin éclos avant le 25 avril indique un dépôt de ponte fin mars. Toutefois, la majeure partie des pontes rhônalpines sont plus tardives, déposées, semble t-il, fin avril et en mai. Naguère, dans la plaine de l’Ain, une seconde ponte, concernant peut-être la moitié des couples, semblait régulière en juin et juillet. De nos jours, la généralisation de la maïsiculture dans cette région ne donne plus cette possibilité qu’à 20 % des oiseaux. Dans le Rhône, des poussins ne volant pas encore ont été découverts le 10 août 1989. On ne peut exclure que le jeune encore incapable de voler (rémiges non sorties de leurs “ tuyaux ”) le 27 septembre 1987 à Château-Gaillard relève d’une troisième ponte (de remplacement ?). Si la totalité des pontes complètes observées comptaient 2 ou 3 œufs, il n’en est pas de même pour les familles. Sur 13 nids découverts dans la plaine de l’Ain en 1988, 7 couples seulement ont mené leur ponte à l’éclosion, les œufs étant détruits soit par les engins agricoles soit par les corneilles. Par la suite, les jeunes sont surtout vulnérables durant les quinze premiers jours d’élevage : leur réflexe de se tapir au sol en cas de danger n’étant pas très adapté à l’arrivée d’un tracteur ! Ainsi, dans l’Ain toujours, 60 % des familles ne comptent qu’un seul jeune.

Plus ou moins tôt dans la saison, c’est-à-dire de la mi-juillet à la mi-août, selon l’avancement des travaux agricoles, commencent les rassemblements postnuptiaux. Au début probablement limités aux seuls oiseaux locaux, ces regroupements culminent en septembre, profitant, au moins pour quelques sites, de l’apport d’oedicnèmes septentrionaux (venus de Champagne ou d’Alsace ?). Des troupes pouvant compter plusieurs dizaines d’oiseaux peuvent alors être observées : maximums de 55 à Montagny (69) le 19 septembre 1987, 76 dans l’Isère le 20 septembre 1987, 78 dans le Forez le 16 septembre 1988, 103 le 14 septembre et 105 le 9 octobre 1983 à Pérouges (Bernard 1986 c) et même 110 à Château-Gaillard (01) le 15 septembre 1979.

Les dates du départ automnal sont très variables, souvent déterminées par le dérangement créé par l’ouverture de la chasse. Non perturbés, les oiseaux quittent Rhône-Alpes dans le courant du mois d’octobre et ne laissent plus que de rares attardés à la fin de ce mois. Les dates les plus tardives se rapportent à 10 oiseaux à St Etienne de St Geoirs (38) le 22 novembre 1992 et à 1 oiseau en plaine du Forez (42) le 23 novembre 1964. Les quartiers d’hivernage des oiseaux rhônalpins sont inconnus mais se situent probablement dans la péninsule ibérique ou en Afrique du Nord.

Déjà disparu de Dombes, où au moins 10 localités étaient occupées au début des années 1950 (Vaucher 1954) et en régression dans l’Est-Lyonnais et le Forez lors de la parution du précédent atlas ([R]), l’Oedicnème ne cesse de voir s’éroder ses effectifs rhônalpins. Dans la plaine de l’Ain, ceux-ci étaient estimés à 40-50 couples en 1983 (Bernard et al. 1985) ; la chute à 20-30 paires indique un déclin proche de 50 %. Là, l’espèce ne se reproduit plus sur les zones caillouteuses du lit de l’Ain (et semble d’ailleurs en forte régression dans les milieux semblables des rives de la Loire). La nidification (nid contenant 2 œufs le 8 mai, toujours couvés le 26 mai) constatée en 1960 sur l’île de la Malourdie (haut-Rhône, aux confins des départements de l’Ain et de la Savoie) semble être le seul cas observé dans ce secteur où des sites favorables ne manquaient pas alors (Géroudet comm. pers.). En Dombes, cet oiseau n’est plus connu que par de rares et très irrégulières mentions de migrateurs ou de couples cantonnés, toujours isolés. Les raisons de ce déclin sont bien connues et peuvent être reprises pour l’ensemble des espèces nichant dans les mêmes milieux. La disparition de nombreuses prairies de fauche ou de pâturages extensifs au profit de vastes monocultures (maïs essentiellement) en est sans doute la cause majeure. Dans ces cultures, la réussite des nichées semble très faible, probablement insuffisante pour le simple maintien des populations. La croissance de la végétation et la moisson tardive interdisent la possibilité d’une seconde nichée annuelle, à condition même que la pratique croissante de l’arrosage permette l’implantation de la première. D’autres motifs (urbanisation, zones industrielles, créations d’infrastructures routières, aménagement des cours d’eau et fréquentation touristique de ceux-ci, etc), en réduisant les biotopes favorables, jouent également un rôle, plus difficile à appréhender, dans la raréfaction de l’espèce. S’il est aisé de dresser la liste des menaces qui pèsent sur la survie de l’Oedicnème en Rhône-Alpes, proposer des mesures pour garantir sa pérennité apparaît bien plus difficile. Un retour en arrière de l’agriculture paraît improbable. Seules des mesures de conservation des habitats semi-naturels encore occupés ainsi que des conventions de gestion des sites agricoles fréquentés par l’espèce semblent réalisables.

Alain Bernard