Nyctale de Tengmalm

Publié le jeudi 28 février 2008


Nyctale de Tengmalm Aegolius funereus

Synonyme : Chouette de Tengmalm

Angl. : Tengmalm’s Owl
All. : Rauhfusskauz
It. : Civeta copogrosso

Espèce holarctique considérée chez nous comme une relicte glaciaire, la Chouette de Tengmalm est présente de l’Amérique du Nord à la Sibérie. En Europe, on la rencontre de l’extrême nord du continent (69°N) en Scandinavie et en Russie jusqu’au sud des Balkans (Yougoslavie, Roumanie, Grèce). Cependant, on la trouve essentiellement dans la partie septentrionale du continent et dans les principaux massifs montagneux et forestiers du centre de l’Europe ([N]). Hormis une petite population dans les Pyrénées, la limite occidentale de l’aire de répartition européenne se situe en France dans le Massif Central et en Bourgogne.

Dans la région Rhône-Alpes, la Nyctale de Tengmalm est surtout présente dans les départements "alpins" (les deux Savoie, l’Isère et la Drôme), ainsi que dans l’Ain pour la partie méridionale du Jura. Les Monts du Forez et les Bois noirs dans le département de la Loire marquent la limite orientale de la population du Massif Central. Trois nouveaux massifs ont été occupés depuis le premier atlas régional ([R]) : le Pilat (42), le Beaujolais Nord (69 et 42) et les Monts du Forez (42), les deux derniers étant cependant déjà signalés dans le nouvel Atlas des oiseaux nicheurs de France ([N]). La Chouette de Tengmalm n’est pas présente en Rhône-Alpes en dessous de 800 m d’altitude et la grande majorité des données se situe entre 1 000 et 1 600 m ; on peut cependant l’observer au-delà de 2 000 m dans les Alpes. Il ne s’agit pas pour autant d’une espèce strictement montagnarde ; elle est présente uniquement sur les massifs élevés de Rhône-Alpes parce qu’elle ne trouve qu’à ces altitudes des conditions climatiques qui lui conviennent. Dans d’autres régions de France (Bourgogne) ou d’Europe (Pays-Bas, Finlande), elle habite à des altitudes bien inférieures (jusqu’à 50 m !) pour peu que le climat soit suffisamment froid et rude (Baudvin et al. 1991). En Bourgogne, la Tengmalm suit sans doute la progression du Pic noir qui lui "ouvre" les loges nécessaires à son expansion, dans une région où le climat lui est favorable.

Les milieux occupés par la Nyctale sont les massifs boisés froids. Le type de boisement ne semble par contre pas déterminant. Si ce sont le plus souvent des forêts de conifères (sapins, pins à crochets, épicéas, ...), comme dans le Pilat (42) et la grande majorité des massifs alpins occupés par cette espèce, on peut également la rencontrer dans des forêts mixtes (Monts du Forez - 42, Bois noirs - 42, Vercors - 26 et 38, etc). Dans la région Rhône-Alpes, contrairement à d’autres, elles ne semble pas fréquenter les futaies de feuillus (hêtraies par exemple). Les massifs doivent être semés de clairières avec un sous-bois pas trop dense et une bonne proportion de sols dégagés afin qu’elle puisse chasser ses proies favorites : mulots et campagnols. La présence de la Nyctale de Tengmalm est souvent liée à celle du Pic noir car les loges forées par ce dernier constituent ses cavités préférées pour se reproduire. Elle utilise également des cavités naturelles et elle apprécie les nichoirs. Cette solution peut d’ailleurs être un excellent moyen de favoriser la reproduction de l’espèce en cas de pénurie de cavités : 95 % de la population finnoise se reproduit en nichoirs et c’est grâce à cette technique qu’a pu être apportée la preuve de la nidification dans les Monts du Forez en 1997 (Rimbert 1997 a).

Il est très difficile de donner des estimations d’effectifs ou de densités de la Nyctale de Tengmalm, car s’il est communément admis que l’on trouve, dans les milieux vastes et homogènes, 1 couple pour 10 km², des densités très variables sont observées en fonction du biotope et des années (Géroudet 1979). A titre d’exemple, dans les Monts du Forez (42), sur un itinéraire de 4,5 km de route forestière, 8 à 11 mâles chanteurs ont été contactés en 1993, alors que seulement 3 chanteurs au maximum ont été recensés l’année suivante sur le même itinéraire. De plus, si la meilleure façon de contacter la Chouette de Tengmalm consiste à écouter ses chants, il est très difficile d’évaluer la taille des populations avec cette seule technique, car de nombreux mâles chanteurs ne sont pas appariés. D’autre part, le succès de reproduction dépend grandement de la quantité de proies disponibles (micromammifères) dont le nombre est lui même souvent dépendant de la fructification des arbres. Enfin, l’accès souvent difficile des sites fréquentés par l’espèce rend les prospections relativement ardues.

La Chouette de Tengmalm est généralement sédentaire, même si des apparitions en dehors de son aire habituelle de répartition (chant d’un individu en 1990 à St Galmier - 42 - dans les Monts du Lyonnais, 2 juvéniles le 13 novembre 1993 à Marlieux, en Dombes - 01) et des captures (au col des Annes - 74 - en septembre 1966, à Aussois - 73 - en août 1969, un individu bagué le 9 août 1972 à Bretolet est contrôlé le 24 août à la Golèze) ont mis en évidence certains déplacements. On attribue essentiellement ceux-ci à un erratisme juvénile ainsi qu’à des mouvements postnuptiaux des femelles, ces dernières étant très peu fidèles à leurs partenaires et à leurs sites de reproduction. Dès le mois de janvier, les mâles chantent, mais c’est surtout en février-mars que l’activité vocale est la plus importante. Les mâles non nicheurs continuent cependant de chanter jusqu’au mois de mai. Un regain d’activité peut être également constaté à l’automne (septembre-novembre) comme le confirment les 5 à 7 individus entendus en novembre 1983 à Gresse en Vercors (38 ; Deliry, à paraître). Si le froid et le brouillard ne semblent pas déranger les chanteurs, ceux-ci se taisent les soirs de grand vent ou de pluie. Toutefois, même lorsque toutes les conditions semblent réunies, les nyctales peuvent très bien rester muettes toute la nuit, au grand désespoir des ornithologues venus les écouter !

La ponte, en moyenne de 4 ou 5 œufs, a lieu en général en mars-avril, parfois jusqu’en mai : dans les Monts du Forez (42), un nichoir a produit au moins deux jeunes à l’envol dans la nuit du 10 au 11 mai 1997, suggérant une date de ponte aux alentours du 10 mars. Par contre, l’observation d’un juvénile le 2 août 1997 à la Morte (38) laisse supposer une ponte dans la seconde quinzaine de mai. Les études menées dans d’autres régions ou pays indiquent un nombre de jeunes à l’envol le plus souvent compris entre 2 et 4, mais il peut énormément varier (valeurs extrêmes 0-8) en fonction du nombre de proies disponibles et de la qualité de la cavité choisie pour la reproduction. Les trop rares données rhônalpines concernant le succès de reproduction ne permettent pas de savoir si les populations de notre région se situent dans cette moyenne. Les derniers bilans disponibles permettent d’indiquer sa présence dans 63 localités. En Isère, elle est présente en Vercors (23 localités), en Chartreuse (1 site), en Belledonne, mais aussi en Trièves, Grandes Rousses et Matheysine (Pambour 1985, Billard et Villaret 1985). Elle reste marginale en Trièves et Matheysine, rare dans les Grandes Rousses. L’ensemble des districts naturels de montagne sont de fait occupés et elle est bien représentée dès 1 200 m.

La découverte ou la redécouverte récente de certaines petites populations de Chouette de Tengmalm en région Rhône-Alpes s’explique tout d’abord par une meilleure accessibilité aux sites fréquentés par l’espèce, ensuite par des recherches spécifiques menées par certains groupes de passionnés ; l’extension de la répartition du Pic Noir peut également avoir favorisé l’installation de certaines populations. Enfin, n’oublions pas que c’est seulement depuis la fin du siècle dernier que les forêts françaises ont été converties massivement en futaies, leur permettant ainsi de vieillir et de profiter ainsi conjointement au Pic noir et à la Nyctale de Tengmalm. Cependant, l’intensification de l’exploitation forestière et l’enrésinement massif risquent de poser d’importants problèmes. En effet, la seule véritable menace qui pèse sur cette espèce semble être la raréfaction des sites favorables à la nidification. Si la pose de nichoirs peut ponctuellement être efficace pour compenser ce déficit, elle n’est qu’une solution palliative qui ne peut, à terme, remplacer une gestion forestière qui maintienne une diversité d’essences, laisse vieillir les arbres et garde sur pied au minimum un ou deux arbres creux pour 10 ha.

Sébastien Teyssier