Monticole bleu

Publié le jeudi 28 février 2008


Monticole bleu Monticola solitarius

Synonyme : Merle bleu

Angl. : Blue rock Thrush
All. : Blaumerle
It. : Passero solitario

Le Merle bleu, qui appartient à la faune paléarctique, est largement répandu sur le continent eurasiatique depuis le Japon, la Chine, les contreforts himalayens jusqu’au Moyen-Orient ; sa distribution dans le paléarctique occidental est principalement circonscrite au pourtour du bassin méditerranéen. Cette espèce trouve au Maroc et au Portugal sa limite occidentale de distribution, le Caucase et le Proche Orient constituant quant à eux les bastions les plus orientaux des populations nicheuses du paléarctique.

En France, le Merle bleu est présent sur l’ensemble de la zone d’influence climatique méditerranéenne, depuis les Pyrénées Orientales jusqu’aux Alpes Maritimes et à la Corse.

En Rhône-Alpes, le Merle bleu ne niche régulièrement que dans les deux départements méridionaux de l’Ardèche et de la Drôme ; il occupe l’Ardèche méridionale calcaire ainsi que les contreforts des Cévennes, la vallée du Rhône jusqu’aux environs de Châteaubourg, le Tricastin, les Baronnies et le sud du Diois. En Isère, sa nidification probable est ponctuelle : en 1985 dans le cirque de Choranche (38), un couple a été observé du 2 au 26 juin transportant des proies. Cet oiseau rupestre présente une distribution réduite, du fait de la faible représentation de son biotope, les falaises méditerranéennes de basse et moyenne altitude. Bien que l’espèce soit nicheuse jusqu’à 2 000-3 000 m dans le Haut Atlas marocain (Cramp 1988), la population rhônalpine ne semble pas dépasser 800 m d’altitude, avec la notable exception d’un couple nicheur découvert au début d’août 1999 dans les parages du Mont Cenis (73), vers 1780 m ; cette nidification est à mettre en relation avec les populations de la Vallée d’Aoste et celle plus localisée du Piémont (Italie).. Dans les Baronnies, le Merle bleu est régulièrement observé entre 600 et 800 m, alors qu’en Ardèche l’essentiel des sites occupés se situe en dessous de 500 m.
L’estimation des effectifs français de Merle bleu, soit 100 à 1 000 couples (Hellmich in Tucker et Heath 1994), est trop vague pour cerner l’importance numérique de la population rhônalpine au niveau national. Cependant, l’espèce trouve en région Rhône-Alpes, dans la Moyenne Vallée du Rhône (rocher de Crussol, Châteaubourg), la limite septentrionale de sa distribution régulière en France. On peut ainsi noter la forte valeur patrimoniale de la population régionale, au même titre que toute autre espèce en marge d’aire de répartition. Les effectifs du Merle bleu en Rhône-Alpes se situent dans la fourchette 65-100 couples. Il est à noter toutefois que la pression d’observation est relativement faible dans les Baronnies, vaste secteur où cette espèce discrète semble bien installée, ce qui laisse supposer la présence d’une population plus importante. L’Ardèche méridionale et la vallée du Rhône sont quant à elles mieux connues.

Le Merle bleu, passereau typiquement rupestre, fréquente principalement en Rhône-Alpes les vallées des rivières méditerranéennes, creusées en gorges. On comprendra aisément que ses densités sont fonction du linéaire de falaises en place. Ainsi, Mure (1993) dénombre 21 chanteurs dans les gorges de l’Ardèche (environ 35 km de milieux rupestres) et considère que 15 à 30 couples nicheurs sont présents sur ce secteur, soit une densité comprise entre 0,4 et 0,9 couples / km de falaise. En 1997, Henriquet et Rayé (données non publiées) recensent 10 à 12 territoires dans les gorges de l’Eygues (26) entre Rémuzat et Sahune, soit une densité voisine de 0,7 - 0,8 couples / km de falaise. En 1997, 13 territoires distincts sont comptabilisés dans les gorges de la Beaume (07) sur un linéaire d’environ 9,5 km de milieux rupestres, soit une densité de 1,4 couples / km de falaise. Dans ce secteur, les territoires se répartissent donc au long de la vallée tous les 500 m environ (Vincent, inédit).

Les milieux rupestres, qui sont une constante des biotopes fréquentés par le Merle bleu, représentent en Europe trois habitats types : les littoraux rocheux et les falaises maritimes, les falaises et escarpements rocheux de basse et moyenne altitude et les constructions humaines (principalement villages et ruines). Les falaises sont à la fois utilisées comme sites de reproduction et comme terrains de chasse. Bien que le Merle bleu ne semble pas montrer de préférence envers la nature du substrat, il est principalement présent en Rhône-Alpes sur des falaises calcaires. Toutefois sa présence est notée sur les gorges granitiques et schisteuses des Cévennes ardéchoises. La proximité de l’eau semble être un paramètre important (Tucker et Heath 1994), peut-être simplement parce que les cours d’eau ont développé des gorges, donc des falaises fournissant les sites de nidification ; ainsi les gorges des cours d’eau permanents représentent les zones de meilleures densités. Les villages et autres constructions humaines ne représentent qu’une faible part (moins de 10% des sites connus) des habitats utilisés par le Merle bleu en Rhône-Alpes. Cependant en Ardèche méridionale, plusieurs villages (Vogüé, Labeaume, Balazuc) sont connus pour abriter des couples cantonnés.

Le Merle bleu semble sédentaire en région Rhône-Alpes : la plupart des sites connus en Ardèche comme en Drôme sont occupés toute l‘année. Les premières manifestations territoriales débutent dans le courant du mois de mars (dates extrêmes de chant : 5 mars et 15 juin) et le maximum des chants se situe dans la première quinzaine d’avril (Ladet 1992 a et b). Les données précises sur les dates de ponte sont rares ; cependant, l’observation d’un juvénile volant le 11 juin 1997 laisse supposer une ponte dans les premiers jours de mai. Le nid est construit en falaise, sur une vire, dans une fissure ou dans des anfractuosités de bâtiments (un nid dans une tour de Vogüé en 1988). Deux pontes sont généralement menées à bien dans une saison de reproduction ([N]) ; ainsi un nourrissage observé le 9 juillet 1997 en Ardèche méridionale pourrait correspondre à une seconde ponte. A l’instar des dates de pontes, très peu de données sont disponibles sur la taille des pontes. La discrétion du Merle bleu conduit à de rares observations de familles en Rhône-Alpes. En Ardèche, 1 ou 2 juvéniles ont été observés simultanément sur des sites de reproduction et un nid garni de 4 juvéniles proches de l’envol est noté le 4 juin 1988 à Vogüé.
Un net déclin des populations européennes du Merle bleu a été noté durant les vingt dernières années (Tucker et Heath 1994), principalement en Italie et en Espagne où réside le plus grand nombre d’entre eux. En France, depuis le XIXeme siècle, l’aire de répartition de l’espèce s’est réduite ([N]) ; l’espèce était connue comme nicheuse bien au-delà de la zone méditerranéenne (Haute-Loire, Puy de Dôme, Doubs, Jura). En région Rhône-Alpes, le Merle bleu nichait au XIXème siècle en Savoie, dans le massif des Bauges (Bailly 1853-54) et en Dauphiné ([N]). En 1939-40, il était encore cité dans le Forez et les gorges de la Loire ([N]). Bien que certains auteurs attribuent sa diminution au boisement et à l’embroussaillement des pâturages extensifs sur les reliefs pauvres ([N]), le Merle bleu tolère en fait des milieux où le couvert végétal peut représenter 20 % à 80 % de la surface au sol (Tucker et Heath 1994). Aucun élément numérique ne permet de mesurer l’ampleur de la régression de la population rhônalpine au cours du siècle.

Semblant présenter des effectifs stables, le Merle bleu n’est pas menacé en Rhône-Alpes. Cependant cette petite population marginale, confinée à des milieux faiblement représentés et fragiles, mérite d’être suivie de près à l’avenir ; la principale menace est l’aménagement et la fréquentation des milieux rupestres. Les affleurements calcaires du sud de la région sont très convoités par les pratiquants de la varappe. Ainsi de nombreux sites, où le Merle bleu était présent, ont été aménagés à des fins touristiques et sportives. Cet oiseau utilise les milieux rupestres tout au long de l’année. On comprendra aisément que le “ nettoyage ” des falaises (purge, enlèvement de la végétation) et le dérangement (en particulier pendant la période de reproduction) sont particulièrement néfastes au maintien des couples cantonnés sur ces secteurs. La définition de “ zones refuge ” à proximité immédiate des “ zones perturbées ” semble permettre la conservation des oiseaux installés. Le cas du Merle bleu rejoint la problématique de conservation de la faune rupestre et de la pratique d’activités de pleine nature. Au même titre que pour les rapaces, la mise en place d’une notice d’impact s’avère indispensable lors de tout projet d’aménagement touristique ou sportif.

Stéphane Vincent