Milan noir

Publié le mercredi 27 février 2008


Milan noir Milvus migrans

Angl. : Black Kite
All. : Schwarzmilan
It. : Nibbio bruno

Rapace polymorphe de taille moyenne, le Milan noir est présent sur trois continents, l’Eurasie, l’Afrique et l’Australie. En Europe seule la sous-espèce nominale est présente, du Portugal à l’Oural, à l’exclusion des latitudes les plus nordiques en Suède et Norvège (Cramp et Simmons 1980 ; Viñuela et Sunyer in Tucker et Heath 1995 ; [E]). Les auteurs ayant réalisé les estimations les plus récentes des effectifs s’accordent sur une évaluation comprise, hors populations russes, entre 25 000 et 30 000 couples (Viñuela et Sunyer in Tucker et Heath 1994 ; [E]). Avec une fourchette de l’ordre de 5 800 à 8 000 couples, les effectifs français, répartis sur les trois quarts du pays à l’exclusion du nord-est, représentent un quart des effectifs européens, ce qui situe la France dans le tiercé de tête des pays européens, derrière l’Espagne et devant l’Allemagne (Viñuela et Sunyer in Tucker et Heath 1995 ; [N]). Dans notre pays, Le Milan noir poursuit actuellement de façon régulière sa progression, infirmant ce qui était avancé au début des années 1980 par l’enquête F.I.R. - U.N.A.O. (1984) ([N]).

En Rhône-Alpes il connaît depuis trente ans une progression significative, de plus de 20 %, de son aire de distribution que de ses effectifs. L’espèce niche dans tous les départements de la région. Bien que d’affinité méridionale marquée, la présente carte met en évidence des noyaux de populations plus réguliers dans le nord de la région. En fait la distribution du Milan noir suit globalement le réseau hydrographique régional principal. Les vallées du Rhône, de la Saône, de la Loire et de l’Isère, ainsi que celles de leurs affluents principaux, sont systématiquement occupées. Les plaines de Bièvre (38), du Forez (42) et de l’Ain (01), ainsi que les parties occidentales des deux Savoie (plaine de Chautagne, rives des grands lacs alpins), sont bien peuplées. L’espèce est également présente sur les plateaux et coteaux situés à proximité de ces couloirs fluviaux : Vivarais (07), Ile Crémieu et Terres froides (38), Roannais (42), Albanais (73-74) ; elle est inféodée aux zones de plaine et à la partie basse de l’étage collinéen, ce que confirme l’analyse altitudinale des sites de nidification.

L’altitude moyenne rhônalpine de nidification est de 287 m (n = 70), mais a atteint connue 1 180 m à Saint-Hilaire du Touvet (38) le 1er mai 1996. Cette préférence pour les plaines et les boisements de faible altitude peut être expliquée par les exigences écologiques de l’espèce. Comme le soulignait Lebreton ([R]), son biotope préférentiel en Rhône-Alpes est caractérisé par la “double présence de l’arbre et de l’eau”. A ces deux éléments naturels est venue s’ajouter une composante anthropique : l’implantation de décharges à ciel ouvert, devenue un élément essentiel de la niche écologique de ce Milan. Ces décharges lui fournissent abondance de nourriture. S’il affectionne particulièrement les boisements riverains des eaux calmes et les forêts alluviales bordant les tronçons lents des cours d’eau, à l’écart de celle-ci il s’adapte. Le Milan noir utilise les versants boisés pentus, les boqueteaux et lisières de bois. Dans ce cas les formations végétales utilisées peuvent être des chênaies comme dans le Roannais (42), en Dombes (01), sur l’Ile Crémieu (38) ou dans la région de Cruseilles (74), voire des pinèdes comme dans le sud des gorges de la Loire (42) ([R] ; Deliry et al., en prép.).

L’enquête FIR - UNAO (1994) évaluait les effectifs rhônalpins entre 850 et 990 couples, dont 220 pour l’Ain, 96 pour la Haute-Savoie, 30 à 70 pour l’Isère, 200 pour le Rhône, 100 à 200 pour la Drôme et 100 pour l’Ardèche. Depuis 1977 ([R]) l’espèce a poursuivi en Rhône-Alpes une progression similaire à celle observée avant cette date ; l’estimation actuelle des effectifs rhônalpins est situé entre 1 000 et 4 000 couples, soit un quart des effectifs nationaux. Quelques valeurs de densités permettent d’affiner cette évaluation globale, et confirment les mœurs coloniales du Milan noir : dans l’Est-Lyonnais en 1974, 18 aires sur 35 repérées furent occupées sur 20 km de rives (20 km2), soit une aire occupée tous les 900 m pour une surface d’environ 0,9 km2 ; dans la région de Bellegarde (01) en 1986, 21 aires occupées sont dénombrées sur 9 km de rives du Rhône, soit en moyenne moins de 500 de distance entre deux aires. Deliry et al. (en prép.) évaluent à 16,1 km2 la surface disponible par couple suivi (n = 8), au sein d’une petite population dans la région de Cruseilles (74). Ces valeurs correspondent à celles mises en évidence dans des départements, régions ou pays proches de Rhône-Alpes, comme le Jura (Berne in G.O.J. 1993), le lac de Neuchâtel, et le canton de Vaud en Suisse (Géroudet 1984, Jeanmonod in Sermet et Ravussin 1995).

Strictement migrateurs, les nicheurs européens passent l’hiver au Sahel. Cependant Sagot (in [H]) a fait le point sur les mentions hivernales de l’espèce en France de 1977 à 1981. Après une phase de progression ce phénomène semblait se ralentir, ou au moins se stabiliser, peut être en raison de la fermeture de décharges à ciel ouvert, remplacées de plus en plus par des déchetteries. Depuis cette période plusieurs observations hivernales de Milan noir ont été réalisées en Rhône-Alpes : le 20 décembre 1981 à Creys (38), le 25 décembre 1983 à Saint-Cassien (38), le 11 décembre 1984 à Roche la Molière (42), le 17 janvier 1990 à Saint Priest (69), le 22 janvier 1992 à Evian (74), le 7 janvier 1996 à la Paluette sur Aoste. En accord avec ce qu’a écrit Sagot (in [H]), les individus observés en février doivent être considérés comme des migrateurs précoces.

En Rhône-Alpes le retour général du Milan noir est classiquement mentionné en mars et la migration prénuptiale s’étale jusqu’en avril. Cependant la date moyenne de retour est le 25 février (n = 40) et, sur les trente dernières années, l’analyse montre que celui-ci est de plus en plus précoce : le 5 mars entre 1960 et 1970 (n = 12), le 2 mars entre 1971 et 1980 (n = 8), le 19 février entre 1981 et 1990 (n = 12), le 14 février entre 1991 et 1999 (n = 10). Cette évolution, déjà constatée par Lebreton (in [R]), est sans doute le résultat de la conjonction de trois phénomènes : variations inter-annuelles du retour en fonction des conditions climatiques ; meilleure pression d’observation et attrait des décharges à ciel ouvert. Enfin la date moyenne de passage est plus précoce dans le sud (20 février, n = 27) que dans le nord de la région (27 février, n = 10). Les milans passent en groupes pouvant atteindre plusieurs centaines d’individus : 75 le 25 mars 1976 à Tain l’Hermitage (26), 150 en 2 heures le 20 mars 1983 à Pommiers de Beaurepaire (38), 160 le même jour à Anglefort et Lavours (01), 200 le 24 mars 1979 à Saint-Romain de Lerps (07) et même 1 431 en plusieurs groupes le 23 mars 1985 à l’Escrinet (07).

Dès leur arrivée sur les sites de reproduction les adultes s’adonnent à des jeux nuptiaux et commencent à construire ou restaurer l’aire. Celle-ci est généralement installée dans un arbre à plusieurs mètres de haut, parfois sur un pylône, exceptionnellement dans une falaise, un seul cas de nidification rupestre étant signalé en Rhône-Alpes, à Saint-Sorlin (01) dans le Bas-Bugey le 2 mai 1982. S’il n’y a pas dérangement, l’aire est réutilisée d’une année sur l’autre. Dans les sites favorables les milans noirs nichent en colonie lâche, le mâle se chargeant de la défense du territoire [N]. Le reproduction commence rapidement, les premiers accouplements étant observés dans la dernière décade de mars : le 20 mars 1988 à Talloire (74), le 31 mars 1978 dans les gorges de la Loire (42), couvaison dès le 2 avril 1982 à Miribel-Jonage (69). Les rares données rhonalpines sur la phénologie de la reproduction sont en accord avec la littérature : ponte complète de 3 œufs, durée d’incubation 30-32 jours, élevage des jeunes pendant environ 6 semaines (n = 2), date moyenne d’envol des jeunes : 6 juillet (n = 8). Le nombre moyen de jeunes au nid est de 2,1 jeunes / couple (n = 21), mais le succès moyen de reproduction de 1,7 jeune volant par couple (n = 8) atteste des pertes sévères pendant cette période. Un essai d’évaluation de la dynamique de population dans la région de Cruseilles (74) a montré que seulement 33 % des couples de la population (n = 8) se reproduisaient avec un succès de reproduction moyen de 2,6 jeunes envolés par couple (n = 3) (Deliry et al. en prép.).

Le départ en migration est précédé par des rassemblements : 50 individus en dortoir à Eurre (26) le 4 juillet 1982, 120 individus à Chens (74) le 21 juillet 1985, 86 oiseaux le 25 juillet 1996 sont signalés sur Aoste (38). La date moyenne du début dela migration post-nuptiale est le 28 juillet (n = 21), la date de passage la plus précoce étant le 5 juillet 1990 à Gex (74). La migration bat son plein en août et septembre, la date moyenne de fin de passage étant le 30 septembre (n = 26), les individus les plus tardifs étant observés jusqu’à la mi-novembre : le 15 novembre 1981 à Saint-Nazaire (38). Si certains sites, comme Fort l’Ecluse (01), canalisent le passage de milans noirs (4 474 du 17 juillet au 24 septembre 1992), il semblerait que les voies de migration soient beaucoup plus étendues ainsi que l’atteste les derniers suivis réalisés en Haute-Savoie (Bernard et Renaudier 1999).

Un Bref historique montre qu’au siècle dernier le Milan noir était plus rare que son cousin le Milan royal dont la répartition était très vaste (Yeatman 1971). Selon cet auteur le Milan noir, "n’est apparu sur les bord de l’Allier qu’en 1950”. Dans le nord de Rhône-Alpes le Milan noir était irrégulier au siècle dernier. En Savoie, l’espèce était rare ou commune suivant les années (Bailly, 1853-54). Olphe-Gaillard (1855) doute de sa nidification dans la région lyonnaise et un peu plus tard Lavauden (1911) le dit assez commun et régulier au passage en Isère, soulignant qu’il niche parfois. Dans le midi, il ne se montrait qu’en hiver et encore très rarement en Provence (Crespon 1844). La progression n’a réellement commencé que dans les années 1930 et elle s’est poursuivie depuis, les effectifs se démultipliant en tirant un très large profit des décharges à ciel ouvert.

Ce constat favorable à l’échelle régionale ne doit pas masquer que le Milan noir est vulnérable à l’échelle européenne (Viñuela et Sunyer in Tucker et Heath 1995). Dans les années à venir la disparition (espérée) des décharges à ciel ouvert, ou des mortalités accidentelles de poissons due à la pollution de l’eau, mais aussi de possibles modifications insidieuses des conditions écologiques devraient ralentir sa progression.

Olivier Iborra / CORA