Locustelle tachetée

Publié le mercredi 27 février 2008


Locustelle tachetée Locustella naevia

Angl. : Grasshopper Warbler
All. : Feldschwirl
It. : Forapaglie macchiettato

De catégorie faunique euro-turkmène, la Locustelle tachetée habite les milieux tempérés d’Europe et d’Asie occidentale ; elle est répandue du nord de l’Espagne aux Iles britanniques et, de là, plus à l’est en Europe moyenne et jusque dans les plaines de Sibérie occidentale à travers 4 sous-espèces. En France, elle occupe les deux tiers nord du pays ainsi que toute la façade atlantique ; elle est donc absente de la région Midi-Pyrénées et de la zone méditerranéenne. En Rhône-Alpes, sa répartition est assez inégale ; elle est présente dans la moitié nord de la région, et localement en Haute Ardèche.

Trois ensembles de populations peuvent être distingués : les contreforts du Massif central, des Monts de la Madeleine (42) à la Haute Ardèche en incluant les Monts du Forez (42) et le Pilat (42), une zone centrale, planitiaire, s’étendant du Val de Saône (01 - 69) au nord de l’Isère et des populations éparses, en bordure orientale des Alpes, occupant des rives de lacs ou des marais, à des altitudes généralement modestes, comme les marais du haut Rhône (l’Etournel 01 - 74, Chautagne - 73, Lavours - 01), du Bugey (Vaux - 01 qui se situe tout de même à 750 m dans le massif du Jura) et les rives du Léman et du lac d’Annecy (74).

Dans le Rhône, l’espèce a niché en 1979 dans les landes sèches du Nord Beaujolais, mais n’y a pas été retrouvée depuis. Dans le Val de Saône, une population est concentrée dans un seul marais, celui de Boitray, où étaient présents 12 à 15 chanteurs en 1998. Suite à une gestion écologique de ce marais (faucardage et pâturage), la population semble s’être accrue récemment. Quelques couples nichent de façon irrégulière dans les îles de Miribel-Jonage (01-69) et au marais de Charvas (38). Les effectifs du département du rhône sont inférieurs à 30 couples. En Isère, l’espèce est globalement mal connue, localisée à quelques marais dans la moitié nord du département. Moins de 100 couples (Bruneau comm. pers.). Dans la Loire, où les effectifs ne dépassent pas 100 couples, la locustelle tachetée se reproduit dans quelques landes sèches du Pilat, des gorges sud de la Loire, et dans la vallée du Gier (Teyssier comm. pers.). Dans l’Ain, l’espèce est surtout notée dans l’ouest du département. Elle ne niche pas en Bresse et reste peu commune en Dombes où nichent quelques couples. En Val de Saône elle est relativement bien répandue en bordure des prairies de fauche inondables. Elle est ailleurs localisée à quelques marais, comme ceux de Vaux, et de Lavours ou sur le plateau du Retord (Crouzier et Goy comm. pers.). Moins de 1000 couples. En Ardèche, la centaine de couples recensée se cantonne aux hauteurs du Mont Mézenc. Elle ne niche pas dans la Drôme (Olioso comm. pers.). En Haute-Savoie, l’espèce ne niche pas. Dans le Chablais, les indices reportés sur les bords du Léman se rapportent à des migrateurs (Dupuich comm. pers.). En Savoie, l’espèce niche en Chautagne où elle a beaucoup diminué. Elle est aussi présente en Albanais. Moins de 50 couples (Miquet comm. pers.). Un couple a besoin de 3 à 4 ha au maximum mais 1 ha peut également convenir (Géroudet 1998b). L’atlas précédent [R] indiquait les densités suivantes : 3,9 couples / 10 ha dans les landes tourbeuses des Monts de la Madeleine (42) à 1 000 m d’altitude en 1973 et 1974, 4 couples / 10 ha en cariçaie et 5,5 couples / 10 ha en prairie à Molinie Molinia caerulea au marais de Lavours (01), 12 couples / 10 ha (densité extrêmement élevée !) dans les marais de Chautagne (73) (Tournier 1976). En Val de Saône (69) elle atteint environ 4 chanteurs / 10 ha en cariçaie parsemée de saules en 1998. Dans des départements voisins de Rhône-Alpes, la meilleure densité obtenue en Haute-Loire est de 3 chanteurs pour 1 km² (Joubert 1994). Dans le Jura, les densités sont "très faibles, rarement supérieures à 2 ou 3 couples aux 10 ha en milieu favorable" (Crouzier in G.O.J. 1993). Remarquons également que l’espèce est connue pour ses fluctuations d’effectifs, parmi les plus fortes chez les passereaux, pouvant atteindre 30 % d’une année sur l’autre (Voisin in [N]). Il serait donc intéressant de renouveler ces estimations de populations et de densités de façon plus suivie.

La Locustelle tachetée occupe en Rhône-Alpes deux types de milieux : les versants secs et ensoleillés de moyenne montagne, envahis d’une lande basse de bruyères, fougères, Genêts purgatifs Sarothamnus purgans, d’où émergent de façon éparse des buissons denses ; l’espèce occupe ce type de milieu dans la partie occidentale de la région, sur les contreforts du Massif central où elle n’hésite pas à nicher à plus de 1 300 m ; cette propension à s’installer à de telles altitudes a été remarquée par Joubert (1994) et Géroudet (1998b). Le deuxième type de milieu se situe dans les plaines ensoleillées, à prairies de fauche, cariçaies sèches ou détrempées, avec quelques bouquets de saules de petite taille (1,8 à 3,5 m) épars, pourvu qu’il y ait des espaces bien ouverts où abondent diverses grandes plantes herbacées comme les ombellifères, verges d’or Solidago sp., onagres Oenothera sp., épilobes Epilobium sp., Reine des prés Filipendula ulmaria, l’Eupatoire à feuilles de cannabis Eupatorium cannabinum, Cladium Cladium mariscus. Mais les exigences écologiques restent les mêmes et une typologie des milieux convenant à la Locustelle tachetée peut être dégagée : elle exige le recoupement de deux strates de végétation : une couverture herbacée dense de 60 à 80 cm (graminées, laîches Carex sp...), les plantes ou petits groupements qui dépassent faisant office de postes de chant, et une strate plus haute et clairsemée : buissons épais, ronciers, petits massifs de phragmites, fossés envahis de végétation arbustive. Pour une occupation optimale des territoires, la strate basse doit être variée au maximum et comporter plusieurs peuplements herbacés. Parfois une strate intermédiaire, par exemple des secteurs colonisés de façon éparse par l’Euphorbe des marais Euphorbia palustris , est également appréciée. A partir de là, des milieux très variés conviennent à l’espèce, même d’origine artificielle. Cependant, la nidification en jeune plantation sylvicole et coupe forestière n’est apparemment pas connue dans la région alors que ce type d’habitat est occupé dans plusieurs départements de la moitié nord de la France (S.E.P.O.L. 1993, G.O.B 1997, Crouzier in G.O.J. 1993, Lang in G.O.Nm 1989, G.O.D.S. 1995, Tombal in Tombal et G.O.N. 1996). De même, seule une observation dans des champs cultivés à Villefranche / Saône (69) en juin 1990 démontre l’occupation de ce milieu substitué aux prairies en Rhône-Alpes. L’espèce est bien sûr beaucoup moins exigeante lors de ses migrations et peut s’observer en ripisylve, dans le bocage, dans des champs de maïs ou de sorgho, en roselière, en forêt ...

La Locustelle tachetée arrive chez nous au début d’avril, en moyenne le 14 (n = 27 années). En Haute-Savoie, elle arrive un peu plus tard, en moyenne le 22 avril (extrêmes : 8 avril et 6 mai ; n = 22 années). Dans le Rhône, elle arrive en moyenne le 15 avril (n = 15 années). Les observations les plus précoces sont le 23 mars 1996 à Frontenas (69) et le 28 mars 1972 en Dombes (01). Le passage se termine progressivement entre la fin de mai et le début de juin (encore 3 migrateurs le 20 mai 1990 en lande buissonnante en Valbonne - 01) et concerne sans doute des oiseaux nordiques. Les oiseaux tardifs sont peut-être aussi des non reproducteurs. Toujours est-il que des chanteurs sont régulièrement entendus jusqu’en juin dans des sites où ils ne nicheront pas. A Dardilly (69), 23 observations prénuptiales de 1986 à 1990 s’étalent du 6 avril au 16 mai, en moyenne le 3 mai , n = 23 individus (Mandrillon 1989). La migration postnuptiale s’amorce parfois au début d’août, alors qu’à cette époque certains couples peuvent entamer une troisième couvée (date précoce : 9 août 1986 à la Tour de Salvagny - 69). Le passage se déroule principalement de la mi-août à la fin de septembre, mais culmine au début de ce mois (barycentre 9 septembre, n = 40 données.). Nous possédons deux données d’octobre : le 8 à Ceyzériat (01) en 1991 et le 12 à Chens (74) en 1982. En août, les nicheurs locaux entament une mue sur les lieux de reproduction, surtout des jeunes semble-t-il, ce qui conduit à penser que les migrateurs observés en août sont des individus exogènes (Goy comm. pers.). Les oiseaux européens hivernent le long des cotes de l’Afrique de l’Ouest, du Maroc à la Guinée.

Il est bien difficile d’obtenir des preuves de nidification. Ainsi, seulement 9 indices certains de reproduction ont été apportés durant l’enquête du présent atlas. Cette difficulté est due au fait que les chants n’apportent aucune certitude à ce sujet : les oiseaux chantant d’ avril à la fin de mai, voire encore début juin, peuvent aussi bien être des nicheurs que des migrateurs, ce qui laisse supposer que nombre d’indices possibles récoltés durant l’enquête se rapportent en fait à des migrateurs, comme c’est vraisemblablement le cas dans le Diois (26). La discrétion remarquable des oiseaux nicheurs et la subtilité de l’identification entre les juvéniles et les adultes contribuent à la difficulté d’obtenir des preuves de reproduction. En Rhône-Alpes, les populations les plus importantes se situent dans le Val de Saône et dans quelques marais comme celui de Lavours. Nous n’avons aucune reprise de bague concernant des oiseaux rhônalpins.

L’espèce serait, d’une manière générale, en expansion depuis le XIXième siècle en Europe occidentale et en France (Voisin in [N]). En Isère, pourtant, elle est rare et en diminution : elle a chuté de 20 % ces 10 à 20 dernières années et est inscrite sur la liste rouge des oiseaux menacés du CORA Isère (Bruneau et Loose comm. pers.) ; il en va de même dans le Rhône. En Savoie, elle a beaucoup diminué ; en Chautagne par exemple, le marais est asséché et remplacé par la peupleraie plantée. Nombre de landes sèches évoluent et se reboisent naturellement et le devenir des marais où elle subsiste est bien incertain. La Locustelle tachetée présente un peuplement de plus en plus morcelé qui s’isole jusqu’à se transformer en noyaux de population isolés dans de micro-milieux. Bien qu’il soit difficile d’avoir une idée précise de l’évolution des populations rhonalpines, l’espèce tend, d’une manière générale, à régresser à l’exception peut-être du Val de Saône et des landes de certaines parties des contreforts du Massif central dans la Loire, où les effectifs paraissent stables.

Alexandre Renaudier