Lagopède alpin

Publié le mercredi 27 février 2008


Lagopède alpin Lagopus mutus

Angl. : Ptarmigan
All. : Alpenschneehuhn
It. : Pernice bianca

Ce Galliforme est classé "espèce de gibier dont la chasse est autorisée" à l’échelon national. En Rhône-Alpes, elle est chassable en Haute-Savoie, Savoie et Isère (non encore soumise à un plan de chasse dans ces trois départements) et protégée dans la Drôme. De catégorie faunistique arctique, le Lagopède alpin présente une vaste distribution dans les zones septentrionales du domaine holarctique. En France, cette espèce, seule représentante du genre, est une relique glaciaire confinée aux secteurs d’altitude des chaînes alpine et pyrénéenne où deux sous-espèces ont été distinguées : L. m. helveticus pour les Alpes et L. m. pyrenaicus pour les Pyrénées.

Quatre départements rhônalpins, la Haute-Savoie, la Savoie, l’Isère et la Drôme, hébergent ce Tétraonidé dans des étendues ouvertes de l’étage alpin. La plus grande part de la population occupe essentiellement les parties montagneuses élevées orientales savoyardes (du Chablais à la Vanoise) et iséroises (Belledonne, Grandes Rousses, Ecrins). Une faible population marginale occupe les sommets du massif du Vercors et quelques rares individus sont présents en Chartreuse (Goubert 2000a). Depuis 1986, un site de référence haut-savoyard dans le Haut-Giffre fait l’objet d’un suivi printanier des coqs territoriaux. Les densités enregistrées semblent y être assez variables selon les années, fluctuant entre 3,4 et 5,4 coqs / 100 ha (Desmet 1988a, b et à paraître). Sept autres sites de référence, mis en place progressivement depuis 1991, font apparaître les mêmes fluctuations annuelles, celles-ci résultent certainement en grande partie de la forte variabilité des conditions climatiques dans les zones d’altitude.

En période de reproduction, l’habitat spécifique comprend des zones d’altitude, généralement au dessus de 1 850 m. Dans les Alpes du nord a été mise en évidence une préférence, à cette époque, pour les zones situées entre 2 100 et 2 500 m (Desmet 1988c), mais plus au sud, celles-ci sont plus élevées. Ainsi, en Vanoise, les secteurs recherchés se situent au voisinage ou au dessus de 2 500 m d’altitude (Miquet 1995, Lebreton et Martinot 1998). Des nids ont déjà été trouvés vers 1 600 m en Haut-Giffre ; le nid le plus élevé a été trouvé le 28 juillet 1983 à 2 850 m, au col de la Pierre Blanche (Vanoise 73). Dans ces étendues alpines ou nivales, le Lagopède s’accommode d’une variété de biotopes rappelant les toundras qu’il occupe dans les zones septentrionales de son aire de distribution : des landes parsemant des pelouses aux étendues beaucoup plus rocheuses composées d’éboulis de pierrailles ou de lapiaz entrecoupés de lambeaux de végétation herbacée rase, en terrain plat, sur des versants abrupts ou sur des crêtes restreintes. Du printemps à l’automne, la nourriture du Lagopède se compose d’un éventail assez large d’espèces et de types de fragments végétaux : jeunes pousses, bourgeons, feuilles et fleurs herbacées, graines et baies de saules nains, éricacées (Myrtille Vaccinium myrtillus, Airelle des marais Vaccinium uliginosum, Raisin d’ours Arctostaphylos uva-ursi ... ), Dryade à huit pétales (Dryas octopetala), Renouée vivipare (Polygonum viviparum), ainsi que de divers invertébrés appréciés des poussins et femelles principalement.

Dès la fin de l’hiver (dès avril dans certains secteurs bien exposés et rapidement déneigés), les premiers oiseaux prennent progressivement possession de leur territoire, au fur et à mesure que recule la neige. Cette période peut se poursuivre jusqu’en juin, voire juillet, dans les zones déneigées tardivement. Des décalages parfois importants, pouvant atteindre un à deux mois, peuvent être constatés entre des sites proches (éloignés de seulement quelques centaines de mètres à vol d’oiseau) en raison de leur situation et leur exposition. Ce décalage initial entraîne un grand étalement, tout au long de la saison, des époques de ponte des diverses poules de Lagopède en fonction des conditions diverses liées aux caractéristiques de leur "territoire" respectif (exposition, état d’enneigement, état de la végétation, ...). Cet étalement, observé à maintes reprises en particulier dans le Haut-Giffre (74 - Desmet 1988a), est certainement un facteur important, plutôt favorable, dans la réussite globale de la reproduction et la survie de la population face aux aléas climatiques très marqués en zone de montagne.

Lors des parades, les coqs, toujours vigilants, défendent vigoureusement les secteurs occupés : guets, chants, vols territoriaux, poursuites et affrontements au sol qui consistent le plus souvent en de simples face-à-face d’intimidation, mais peuvent parfois se solder par de véritables corps-à-corps avec contacts, coups et plumes arrachées avant la fuite du perdant. Bien qu’ils ne semblent pas être la règle dans nos contrées, ce genre de combats est observé assez régulièrement dans certains secteurs alpins relativement bien peuplés (Haut-Giffre - 74, en particulier). De même, bien que les coqs semblent habituellement monogames dans les Alpes et les Pyrénées, des cas de polygamies (1 coq accompagné de 2 poules) ont été notés dans ce secteur à plusieurs occasions (Desmet 1988a). De tels observations sont beaucoup plus fréquemment réalisées dans les zones septentrionales de l’aire de distribution spécifique, là encore en relation avec les fortes densités de population.

Les pontes, composées dans nos régions de 3 à 9 œufs, le plus souvent 6 (Miquet in Lebreton et Martinot 1998 et données non publiées de l’auteur), sont déposées à même le sol, au creux d’une motte, au sein d’un îlot de plantes hautes émergeant de la pelouse ou sous un arbrisseau rampant, entre la fin mai et le mois d’août pour les plus tardives. Suite à l’échec éventuel de la première ponte, une ou plusieurs pontes de remplacement (de taille plus faible) peuvent avoir lieu. Les mauvaises conditions climatiques survenant fréquemment en montagne au cours du printemps et de l’été constituent un facteur limitant naturel important qui affecte fortement le succès de la reproduction. La taille des familles observées peut ainsi être souvent (mais pas systématiquement !) bien inférieure à celle des pontes (Desmet, à paraître). En automne, les oiseaux tendent à se regrouper pour former des compagnies composées de mâles et femelles de tous âges, pouvant atteindre plusieurs dizaines d’individus (jusqu’à 40-50 oiseaux à certaines occasions dans les départements savoyards). Les premières chutes de neige automnales provoquent la dislocation de ces regroupements importants et poussent les oiseaux à se localiser dans les secteurs moins uniformément enneigés.

Sous nos latitudes, l’espèce peut être qualifiée de sédentaire, certains oiseaux se contentant uniquement, avec l’arrivée de l’hiver, de changer de versant ou de sommet. Toutefois, des suivis tout au long de l’année d’oiseaux équipés de colliers-émetteurs dès 1991 dans le Haut Giffre (74) ont permis de mettre en évidence plusieurs cas de déplacements d’individus (des poules en l’occurrence) vers des quartiers d’hiver distants de 5,5 à 7 km de leur site de reproduction, avec retour au printemps suivant sur celui-ci (Desmet, à paraître). Des déplacements plus importants (plusieurs dizaines de kilomètres) d’oiseaux marqués ont été également enregistrés chez des lagopèdes pyrénéens (Morscheidt et Brenot, inédit). Pendant la mauvaise saison, solitaires ou par groupes (unisexes ou mixtes) de quelques individus, les oiseaux restent dans leur domaine dénudé, recherchant les crêtes et bosses des hauteurs balayées par le vent où la recherche de la nourriture est plus aisée : rameaux, bourgeons, pousses ou feuilles desséchées d’éricacées, de Rhododendron (Rhododendron ferrugineum), de Thym serpolet (Thymus serpyllum), de saules nains (Alnus nana). Par endroit, ils peuvent fréquenter la limite forestière supérieure. Par mauvais temps, ils peuvent se laisser momentanément recouvrir par la neige tombante et rester provisoirement à l’abri dans des "loges".

De même que les autres galliformes de montagne, le Lagopède est une espèce sensible. Selon les lieux, diverses menaces pèsent sur l’avenir de ce Tétraonidé dans nos montagnes : chasse excessive, surfréquentation estivale et hivernale (pratique du ski hors piste) entraînant le dérangement d’oiseaux et des cas de prédation, divagation des chiens errants, pâturage intensif par les moutons (modification du milieu et risques de piétinement), extension des domaines skiables (câbles aériens, tirs d’explosifs pour des déclenchements préventifs d’avalanches). De plus, en raison du réchauffement du climat, le Lagopède alpin devra rechercher toujours plus haut son habitat dans les décennies à venir, ainsi qu’une restriction et une fragmentation de son aire de distribution, avec disparition de l’espèce de certains massifs marginaux où elle se trouve déjà confinée aux sommets les plus élevées (Vercors, Chablais). Dans le Haut Giffre, certains secteurs, de reproduction en particulier, encore occupés il y a une trentaine d’années sont de nos jours abandonnés du fait de la dégradation du milieu et de l’altitude trop faible.

Jean-François Desmet