Héron pourpré

Publié le mercredi 27 février 2008


Héron pourpré Ardea purpurea

Angl. : Purple Heron
All. : Purpurreiher
It. : Airone rosso

De catégorie faunistique indo-éthiopienne, le Héron pourpré est une espèce polytypique dont la forme nominale est répandue dans les régions tempérées d’Europe et en Afrique du Nord, se trouvant à l’est jusqu’en Iran et au Turkestan russe. Sa population européenne est évaluée à 8 000 couples en dehors de la Russie qui peut en compter environ 60 000 à elle seule ([E]). Il présente un statut européen défavorable ; cependant, il n’est pas localisé à notre seul continent. Il est jugé “ vulnérable ” en raison d’un déclin important, lié à la disparition et la dégradation de son habitat et vraisemblablement aux changements climatiques opérant dans ses quartiers d’hiver en Afrique occidentale. Ses effectifs montrent une régression significative (plus de 20 %) pour la totalité de ses populations. La régression de son aire de répartition est plus modérée : seul 13 % des populations sont affectées par une rétraction significative (plus de 20 %) de leur répartition (Tucker et Heath 1994).

Avec près de 2 000 couples ([N]), la France possède une part significativement importante de la population de l’Europe de l’Ouest ([E]). L’espèce se reproduit sur le pourtour méditerranéen (principalement en Camargue et Petite Camargue), dans les autres grandes zones humides (Dombes, Brenne, Sologne, Forez) et dans les bassins des grands cours d’eau (Loire, Saône, Rhône, Garonne). 40 % des effectifs nationaux étaient répartis sur la frange méditerranéenne du pays ([N]). Ce n’est désormais plus le cas : la région Rhône-Alpes possédait lors du dernier recensement en 1994 un peu plus de 30 % des effectifs français (Marion 1997). Dans la région Rhône-Alpes, la Dombes (01) et le Forez (42) sont deux fiefs importants pour l’espèce. Malgré une baisse importante des effectifs suspectée en Dombes, les recensements récents montrent qu’il n’en est peut-être rien ; l’espèce est représentée de façon significative dans le Bas Dauphiné et l’Ile Crémieu (38) et de manière moins nette dans la Basse Vallée du Rhône (26 - 07).

Le comportement assez discret des nicheurs ne facilite pas les recensements ([R]) : pour la période couverte par l’Atlas, les seuls chiffres récents disponibles dans la base du C.O.R.A. concernent la plaine du Forez où environ 120 nids sont dénombrés sur 4 stations et 130 à 150 couples y ont été comptés en 1994 (le site le plus important comportant 85 nids à lui seul). D’autres sources (Constant 1995 a) donnent pour la même année des chiffres similaires pour le Forez, mais un nombre de sites plus important : 95 nids, 134 couples sur 11 sites. La même étude précise 104 nids et 130 couples sur 9 sites pour 1995, et, pour 1996, Constant (1996 a) signale 98 nids pour 115 couples sur 12 sites. Les fluctuations locales sur les étangs y sont mises en relation avec une variation du niveau de l’eau qui semble devoir être suffisamment profonde. Dans les années 1990 , pour l’Ile Crémieu entre 1 et 3 couples au moins sont repérés, mais de nombreux autres individus sont contactés sans qu’il soit possible de dire où ils nichent exactement.

En France, les colonies se trouvent essentiellement dans les étendues de roseaux des marais d’eau douce permanente. Des roseaux à forte croissance annuelle et des lieux de gagnage productifs sont des exigences écologiques importantes pour le Héron pourpré ([N]). Au marais des Echets (Dombes) où l’espèce nichait autrefois, la colonie pouvait s’installer aussi dans les saulaies ([R]). Dans le Forez l’espèce niche aussi dans des typhaies et des scirpaies (tabl. 1). Notons par ailleurs qu’une colonie mixte avec des hérons cendrés a été signalée dans la plaine du Forez en 1986.

Le Héron pourpré arrive à la fin mars (28 mars en moyenne) ([R]), mais quelques dates précoces sont connues : 28 février 1992 en Dombes, 14 mars 1982 dans le Bas Dauphiné (38), 14 mars 1974, 15 mars 1997 et 17 mars 1971 en Dombes. Au retour printanier, le passage est signalé pendant tout le mois d’avril (Vallée du Rhône - 38 - en 1973), mais doit perdurer fort tard comme en témoigne l’observation du 11 juin 1984 à Haute-Jarrie (38), site où l’espèce ne niche pas. Arrivée sur ses sites de nidification, l’espèce s’affaire rapidement. Des accouplements ont été constatés alors le 7 avril 1995 dans l’Ile Crémieu. Les pontes les plus précoces sont datées du 17 avril : 3 œufs en 1966 dans le Forez, 3-4 œufs en 1971 en Dombes. Dans le Forez, les pontes sont principalement déposées dans la première quinzaine de mai ; la plupart des jeunes s’envolent donc entre mi-juillet et le début d’août (Constant 1996 a). De manière générale, l’éclosion et l’élevage se succèdent dans notre région entre les mois de mai et d’août. Ceci indique une absence de simultanéité des pontes. Des jeunes de quelques jours ont été notés le 10 mai 1964 en Dombes, mais ils peuvent être beaucoup plus tardifs, par exemple le 17 juin 1959 en Dombes ou le 5 juillet 1995 en Forez. Des jeunes sont au nid le 9 juin 1996 dans la Vallée du Rhône et le 24 juin 1995 dans l’Ile Crémieu. Une date renseigne sur l’émancipation des jeunes pourprés : le 25 juillet 1984 en Dombes. Les pontes ou nichées observées en Rhône-Alpes comptent de 3 à 6 œufs ou poussins en général (moyenne de 4,8 œufs ou poussins par nid pour 19 nids dombistes en 1964). Une ponte double de 10 œufs a été trouvée le 17 mai 1964 en Dombes ([R]). Le nid est placé au-dessus d’une zone inondée des roselières : profondeur moyenne de l’eau à l’endroit du nid, 45 à 50 cm, le nid étant placé en moyenne à 65 à 70 cm au dessus du niveau de l’eau (Constant 1996 a).

La migration automnale est précédée par une phase d’erratisme, où les jeunes notamment peuvent se disperser même au nord de leur site de nidification (exemples de reprises de bagues dombistes) (Cordonnier 1985). Celle-ci peut être détectée dès la fin du mois de juillet dans la région. Quelques jeunes oiseaux suisses se dispersent dans le sud-est de la France en période postnuptiale (Cramp et Simmons 1977). C’est le cas aussi d’oiseaux nés dans le Jura (un bagué au nid en mai 1964, repris le 20 août 1964 dans le Rhône). Le départ se fait en août-septembre et les derniers oiseaux sont notés à la mi-octobre (15 octobre en moyenne) ([R]). Dès septembre, certains oiseaux (bagues dombistes) ont cependant atteint l’Algérie (Cordonnier 1985). La migration proprement dite peut s’effectuer en groupe ; ainsi ces 7 oiseaux en formation au-dessus des îles du Haut-Rhône (01-38) le 7 septembre 1995. Quelques dates plus tardives des mois de novembre ou décembre, concernent des oiseaux souvent blessés ou morts : le 1er novembre en 1964 (reprise de bague hollandaise en Haute-Savoie), le 11 en 1969 (blessé), le 11 en 1980 et 15 en 1963 dans la Dombes, le 26 en 1960 (tué ; il avait été bagué le même printemps en Forez) dans le Rhône, le 27 en 1977 à l’Etournel (01 - 74), 4 le 3 décembre en 1980 à Etrembières (74). Les populations d’Europe de l’Ouest migrent principalement vers le sud-ouest et rejoignent l’Afrique par l’Espagne. Quelques rares oiseaux hivernent dans le bassin méditerranéen, mais une très grande majorité traverse le Sahara (Cramp et Simmons 1977). Les populations françaises hivernent ainsi au sud du Sahara et en Afrique occidentale ([N]). Le Héron pourpré s’observe sur ce secteur de l’Afrique de début-septembre à mi-avril, essentiellement d’octobre à mars (Cramp et Simmons 1977). Des individus, en général immatures, attardés en France d’octobre à décembre pourraient correspondre à des tentatives locales d’hivernage selon Walmsley (in [N]). L’espèce n’a jamais hiverné dans notre pays, mais quelques très rares citations tardives concernent le sud de la France (novembre-décembre) selon le même auteur (in [H]). Au niveau régional, nous pouvons citer quelques observations en période hivernale : un immature apparemment blessé le 27 décembre 1992 en Dombes et un oiseau le 4 janvier 1967 en Basse Isère (26 - reprise de bague suisse). Le stationnement d’un oiseau du 3 au 21 janvier 1961 dans la Basse Vallée du Rhône (26) ([R]), un oiseau noté les 1er et 2 février 1996 dans l’Ile Crémieu, un individu stationnant à Sandrans (Dombes) du 5 février au 3 mars 1994, 1 le 15 février 1987 en Moyenne Vallée du Rhône (69) pourraient tout autant se rapporter à des migrateurs très précoces.
Au siècle dernier, le Héron pourpré devait être rare dans la région : Olphe-Gaillard (1855) le considère comme rare dans la région lyonnaise incluant la Dombes et cet auteur doute même de sa présence ; selon Lavauden (1911), il est assez rare au passage dans le Dauphiné, ne nichant qu’exceptionnellement. Ensuite, on doit se fier aux données nationales pour suivre l’évolution de l’espèce. Dans son inventaire de 1936, Mayaud donnait l’espèce comme nidificatrice dans les “ marais et étangs de la plus grande partie de la France, nord et est exceptés ”. La tendance évolutive était alors déjà déclinante (tir au nid des jeunes). Après les années 1940, les populations nicheuses en Europe commencèrent un rétablissement et une phase d’expansion qui n’a pas dû épargner notre pays ([N]). Yeatman (1976) précise une répartition beaucoup plus limitée que celle donnée par Mayaud (1936) : seule la moitié sud du pays étant occupée, l’espèce est très localisée au nord. Une régression suspectée dans la région Rhône-Alpes touche l’ensemble du pays qui abritait de 2 100 à 2 500 couples selon les estimations de 1968 et seulement de 1 350 à 1 500 couples en 1974. On soulignait alors deux causes à cette régression de l’espèce ([R]) : la chasse et l’altération de sites majeurs comme le marais des Echets où un pic de près de 200 couples avait été enregistré en 1965. La prospection a ensuite été améliorée par de nouvelles techniques de comptage dont les recensements aériens : revu, le nombre de couple français de 1974 est de 2 755, l’espèce restant stable ensuite avec 2 741 couples pour 1983 (Duhautois 1984). Cependant, en dehors de la frange méditerranéenne, on constate un éclatement des populations, avec un plus grand nombre de sites occupés, ce qui reflète un déclin et une fragmentation de ce qui était autrefois de vastes roselières ([N]). Les derniers résultats obtenus lors du recensement de 1994 (Marion 1997) montrent que désormais, même le midi de la France n’est pas épargné et que la population nationale continue de décroître dangereusement. Toutefois, suite à de nouvelles investigations dans notre région entre les deux derniers recensements (1983 et 1994), le nombre de couples a été multiplié par plus de deux et celui des colonies par près de trois. Alors que le département de l’Ain avec 450 couples en 1994 devient le premier département français - et de loin -, la frange méditerranéenne passe de 1659 à seulement 588 couples. Cependant ces résultats régionaux positifs sont à étudier de plus près. En effet, sur la seule Dombes, à une période que l’on peut juger encore florissante, il était possible en 1967, de baguer pas moins de 103 poussins au nid. Sur ce district où il s’agissait de l’Ardéidé colonial majoritaire dans les années 1950, il devient fort minoritaire dans les années 1980 (Lebreton et al. 1991). Les résultats plus récents semblent venir contredire cette tendance sans qu’il soit possible de préciser dans quelle mesure, les méthodes étant différentes. L’autre secteur favorable à l’espèce est le Forez où deux colonies suivies dans les années 1960 début 1970, donnent des résultats fluctuants (10 et 20 couples sur l’une et 15 à 70 couples sur l’autre), ce qui, outre les difficultés de recensement, semble indiquer une instabilité des populations d’une année à l’autre. Depuis les résultats ont été révisés : on pourrait presque croire que l’espèce n’a jamais régressé dans la région, si l’on n’avait pas les témoignages de colonies complètes aujourd’hui disparues (tabl. 2).

Certains secteurs découverts tardivement devaient être déjà occupés depuis longtemps. C’est le cas de la Bresse (01), du Bas Dauphiné (signalé dès 1968, nidification prouvée en 1973 : 4 couples sur un des étangs) et de l’Ile Crémieu (signalé dès 1968, nidification prouvée en 1971). Pour la vallée du Rhône ardèchoise, il a fallu attendre 1984 pour que des adultes cantonnés soient signalés. Peut-être leur présence est-elle liée à l’augmentation provisoire des populations du département du Gard voisin (C.O.Gard 1993). La nidification de l’espèce fut signalée dans la vallée rhodanienne, sans trop de détails, par la suite. Ailleurs, sa nidification a été occasionnelle (Lac du Bourget : 3 couples en 1967 - Tournier 1976) ou irrégulière (lône du Grand Gravier - Plaine de l’Ain - : présent entre 1971 et le début des années 1990 au moins), possible en Chambarand (1981 et 1992).
Il est recommandé de protéger et d’appliquer des mesures de gestion adéquates sur les marais d’eau douce sur la totalité de l’aire de répartition européenne du Héron pourpré. Il est souhaitable en outre, de veiller à sa tranquillité, l’espèce étant très sensible aux dérangements pendant la nidification (Tucker et Heath 1994). Il s’agit de maintenir en état ou de restaurer les principales roselières qui lui sont favorables. Dans le Forez, si dans divers cas, le maintien en l’état est préconisé, pour quelques autres étangs, l’ouverture de chenaux ou de “ clairières ” dans les roselières peut être souhaitable. Un niveau d’eau suffisant semble aussi un facteur important pour l’espèce (Constant 1996 a).

Cyrille Deliry


Nombre moyen de colonies Nombre moyen de nids par colonie
Phragmitaies 4,34 à 5 colonies 14,7de 1 à 52 nids
Typhaies 6,76 à 8 colonies 4,9de 1 à 10 nids
Scirpaies 1 en 1996 6 nids en 1996

Tableau 1 : Colonies du Forez entre 1994 et 1996 (Constant 1996 a)


Nombre de couples Années 1930 années 1940-1950 années 1960 Années 1970 années 1980 Années 1990
DOMBES 210 (1937) 200-400 ? 150 100 80 Total Ain :
BRESSE  ?  ?  ? 10 + 450-500
FOREZ  ?  ? 150 50 15 ? 135-150
ILE CREMIEU  ?  ? + 10 + +
BAS DAUPHINE  ?  ? + 4-10 + +
VALLEE DU RHONE 0 ? 0 ? 0 ? 0 ? + 10-50
AUTRES 3 en 1967Bourget 1 en 1971Est-Lyonnais Chambarand (38) ? Grésivaudan (38) ?
TOTAL REGION  ?  ? 300 ? 175 ? 257 610-740

+ : faible population.

Tableau 2 : Evolution du nombre de couples estimés dans la région Rhône-Alpes.