Guifette moustac

Publié le mercredi 27 février 2008


Guifette moustac Chlidonias hybridus

Angl. : Whiskered Tern
All. : Weissbartseeschwalbe
It. : Mignattino prombato

Espèce paléarctique, la Guifette moustac possède une vaste distribution clairsemée depuis l’Afrique du Sud au sud de la Sibérie, le nord de l’Inde et l’Australie. En Europe, elle se reproduit sporadiquement dans la péninsule ibérique, en Italie, Hongrie, dans les pays balkaniques, en Turquie et sur les bords des mers Noire et Caspienne. En France, seules quelques régions accueillent des populations nidificatrices. La Brenne, la Sologne et, en Rhône-Alpes, la Dombes et le Forez, sont occupés régulièrement, la Camargue, la Brière et le lac de Grand-Lieu (44) l’étant plus épisodiquement (Trotignon 1992).

Dans notre région, l’espèce est donc uniquement présente dans deux zones d’étangs : la plaine du Forez (42) et la Dombes (01). Ces deux populations représentent selon les années, 40 à 70 % des effectifs nationaux et la dernière nommée peut être considérée comme la principale zone de reproduction en France (parfois en alternance avec la Brenne).

Pour se reproduire, la Guifette moustac est étroitement liée aux eaux douces stagnantes et peu profondes et à forte végétation flottante ou immergée. En Rhône-Alpes, les étangs de pisciculture sont les seuls biotopes correspondant à ces caractéristiques, ce qui explique la distribution de cette espèce. La taille des étangs importe peu pour l’installation d’une colonie. Ainsi en Dombes, des plans d’eau d’à peine plus d’un hectare comme de plus de 100 peuvent en héberger. Par contre, la présence d’une végétation aquatique bien développée est primordiale, car c’est sur ces végétaux que sont établis les nids : Nénuphar (Nuphar lutea), Nymphéa (Nymphea alba), potamots (Potamogeton sp.), Renouée amphibie (Polygonum amphibium), Plantain d’eau (Alisma plantago aquatica), Glycérie (Glyceria fluitans), Fenouil aquatique (Oenanthe phellandrium) Scirpe lacustre (Scirpus lacustris), Châtaigne d’eau (Trapa natans), Renoncule aquatique (Ranunculus aquatilis). Remarquons toutefois qu’aucune des colonies dombistes établies sur cette dernière espèce végétale n’a produit de jeunes à l’envol, probablement en raison de l’enfoncement rapide de cette végétation. Les colonies sont également très sensibles aux variations de niveaux d’eau et aux orages.
Le faucardage des étangs par les pisciculteurs fournit des matériaux à bon compte. Si certains auteurs (C.O.Gard 1993, Lomont in Blondel et Isenmann 1981) ont lié l’existence de colonies à la présence du bétail domestique qui coupe et arrache des végétaux, ce n’est pas le cas dans notre région, les guifettes étant parfaitement capables de se les procurer elles-mêmes. Les animaux paissant trop près d’une colonie sont même parfois vigoureusement éloignés !

Au printemps, les premières guifettes arrivent en moyenne le 3 avril (n = 38, de 1960 à 1998 ; le 31 mars sur la période 1980-1998), mais des oiseaux bien plus précoces ont été signalés : 3 le 2 mars 1983 à Courtenay (38), 1 en Dombes le 16 mars 1968, 1 en Dombes le 22 mars 1992, 10 à Vougy (42) le 20 mars 1997. Toutefois, le retour de l’ensemble des nicheurs ne se produit que bien plus tard en avril et en mai, voire même parfois en juin comme ce fut le cas en 1994 en Dombes et en Brenne. Il n’est pas exclu, bien que cette hypothèse n’ait jamais pu être démontrée, que ces arrivées tardives correspondent aux déplacements d’oiseaux venant d’élever une première famille dans le sud de l’Espagne et obligés de "s’expatrier" en raison de l’assèchement naturel de cette région.

Selon les années, la Dombes héberge de 205 (en 1984) à 950 (en 2000) couples nicheurs pour une moyenne (entre 1982 et 2000) de 576 couples. Dans le Forez, les effectifs sont bien plus faibles, de 50 (en 1996 - Constant 1996 b- et en 1997) à 157 couples (en 1992), pour une moyenne (entre 1980 et 1997) de 110-112 couples. Le nombre de colonies est très variable : de 10 à 20 en Dombes, de 2 à 4 dans le Forez (Constant 1994,1995 b,1996 b). En Dombes, leur effectif oscille entre 2-3 et 350 couples (record national obtenu en 2000 au Montellier) pour une moyenne comprise entre 25 et 41.

Contrairement à la Mouette rieuse, la saison de reproduction est très étalée, tant à l’intérieur d’une région qu’au sein même d’une colonie. Cet étalement ainsi que l’instabilité des oiseaux qui peuvent abandonner soudainement une colonie sans raison apparente contraignent les observateurs à effectuer des décomptes décadaires et seules les valeurs maximales de ceux-ci sont présentés ci-dessus ; les effectifs nicheurs réels sur l’ensemble d’une saison peuvent donc être bien supérieurs.
L’installation des guifettes sur les colonies se fait tardivement et progressivement durant les mois de mai et juin. Si une ponte complète a été trouvée à Marlieux (01) le 25 avril 1971, la plupart des pontes sont déposées de la fin de mai à la mi-juillet. Des poussins non volants ont été observés en Dombes entre le 21 mai (en 1967) et le 3 septembre (en 1987). Les pontes comptent 2 à 4 oeufs et d’exceptionnelles pontes de 5 oeufs n’ont été observées qu’en Dombes dans notre pays (Berthelot et al. in [N]). Après la saison de reproduction, le départ des oiseaux a lieu rapidement, la grande majorité d’entre eux ayant déjà quitté notre région à la mi-septembre. Seuls quelques rares oiseaux sont vus après la mi-octobre et ces observations deviennent exceptionnelles en novembre et décembre : 11 novembre 1963 et 1987, 22 novembre 1986, 19 décembre 1965 et 22 décembre 1982 toujours en Dombes (Bernard et Tissot 1986) en dehors de la mention exceptionnelle d’une dizaine d’hivernants en Dombes en 2000/2001. Bien que l’augmentation récente des mentions hivernales sur le littoral méditerranéen (Rufray et al. 1998) concerne peut-être des oiseaux rhônalpins, ceux-ci, d’après les reprises d’oiseaux dombistes, semblent plutôt se diriger à cette saison vers les zones tropicales d’Afrique de l’Ouest (Bernard 1986 b).

L’avenir des populations nidificatrices de guifettes moustacs passe par le maintien de zones propices à l’implantation des colonies. La disparition de la végétation flottante due à l’épandage d’herbicides, l’introduction de poissons herbivores ou la pratique du faucardage peut entraîner la raréfaction des zones favorables. Ces dernières années, en Dombes, des accords avec les exploitants d’étangs, placés d’abord sous l’égide de l’O.N.C. puis de la Fondation Vérots, ont permis de sauvegarder la majorité des sites occupés. Entre 1996 et 1998, des conventions de conservation similaires ont été passées dans le Forez, sous l’égide du Conseil Général de la Loire. A l’avenir, de tels compromis devront être recherchés chaque fois qu’il sera possible de le faire.

Alain Bernard
Sébastien Teyssier