Grive litorne

Publié le mercredi 27 février 2008


Grive litorne Turdus pilaris

Angl. : Fieldfare
All. : Wacholderdrossel
It. : Cesena

Grive litorne, photo France DUMAS © 2008
Grive litorne, Photo France DUMAS

De catégorie faunistique sibérienne, la Grive litorne est présente de l’Islande jusqu’en Sibérie orientale ; elle occupe maintenant la plupart des pays d’Europe à l’exception du pourtour méditerranéen. Les effectifs européens sont évalués entre 4 et 8 millions de couples dont 60 % en Fenno-Scandinavie ([E]). En France, l’espèce trouve sa limite sud-ouest de répartition dans le Massif central. Les territoires occupés sont représentés par les Alpes, en continuité avec le peuplement suisse, le Jura et tout le quart nord-est du pays (Erard 1994). Cette répartition évolue régulièrement avec une extension vers l’ouest.

En Rhône-Alpes, la Grive litorne est centrée essentiellement sur les deux Savoie et le Jura. En Vanoise (73), elle est fréquente en Tarentaise et en Maurienne. Les Préalpes sont occupées : l’espèce est ainsi nicheuse et abondante en Chablais, dans toutes les communes des Bornes, dans les Bauges, en Chartreuse et dans les monts du Chat ; la présence semble moins régulière dans le Vercors. La Grive litorne niche aussi dans l’Oisans où les populations sont en continuité avec celles du Queyras et du Briançonnais. Des populations de basse altitude sont présentes dans le Grésivaudan, le Bas-Dauphiné, le val de Saône, la Dombes et la Bresse. A l’ouest du Rhône, la Grive litorne niche aussi dans le Massif central ardéchois (Cochet 1980) et des nidifications sont signalées de façon occasionnelle dans le Pilat et les monts du Forez (Rimbert 1999), en continuité avec l’Auvergne. La Grive litorne est aujourd’hui présente aussi bien en plaine à 170 m en Val de Saône (Broyer 1981), ou à 250 m dans le Grésivaudan, qu’en montagne jusqu’à 2 500 m à Val d’Isère (Lebreton et Martinot 1998). L’espèce occupe donc l’espace de l’étage collinéen à l’étage subalpin. Les effectifs français sont estimés à plusieurs milliers de couples, dont entre 2 000 et 9 000 en Rhône-Alpes. La région représente environ un cinquième de l’aire occupée par l’espèce en France, mais ce rapport tend à diminuer avec son expansion dans le reste de notre pays. En 1981, dans le Bugey, au moins 60 couples sont répartis en 6 sites mais, en 1982, seulement 35 couples, ce qui montre de fortes variations interannuelles (Broyer et Lebreton 1983). Localement, les effectifs de certaines colonies ont pu être estimés, comme au marais de Cormaranche en Bugey (01) où, en mai 1987, 15 à 20 couples nicheurs ont été recensés.

Grive litorne, photo France DUMAS © 2008
Grive litorne, Photo France DUMAS

La Grive litorne affectionne les milieux ouverts ou semi-ouverts, souvent à proximité de zones humides (lacs, tourbières) ou de cours d’eau. En Rhône-Alpes, la diversité des sites est grande : l’espèce niche dans les peupleraies du Grésivaudan et dans les bocages en Val de Saône, Dombes et Bresse ; les marais hébergent des colonies comme à Cormaranche (01) ou au marais d’Albens (73) ; en montagne, l’espèce niche dans le mélézein, la forêt de Pin à crochets et dans les alpages à la limite des arbres ; enfin, dans le Massif central, les tourbières d’altitude, piquetées de pins sylvestres, sont appréciées.

Il est parfois difficile de distinguer l’arrivée des grives litornes nicheuses de la présence tardive des derniers hivernants. Cependant, les sites semblent occupés dès le mois de mars avec un premier chant en Dombes le 20 mars 1988 et des individus paradant le 28 mars 1970 au marais d’Albens (73). En Vanoise, l’arrivée des nicheurs a été notée le 27 mars 1985 à 810 m d’altitude (Lebreton et Martinot 1998). Un adulte bagué en Haute-Savoie en septembre 1974 a été repris au même endroit l’année suivante, ce qui montre une certaine fidélité au site de nidification (Thonnérieux 1981). Les nids sont construits durant le mois d’avril, (une ponte notée le 30 avril 1981 à Aranc, en Bugey - 01 des individus alarment le 13 avril 1991 en Dombes - 01). En montagne, il faut attendre la mi-mai pour observer les premières pontes. Ces données sont plus tardives que pour le reste de la France (Erard 1967). Les jeunes quittent le nid vers la fin du mois de mai ou au début juin (premiers jeunes volants notés le 19 mai 1981 à Aranc - 01, le 21 mai 1988 à Termignon - 73, le 29 mai 1978 dans les Monts du Chat - 73). Une deuxième ponte est régulière à partir de juin (des œufs un 18 juin à Val d’Isère - 38 le 21 juin 1981 à Aranc - 01 et des jeunes au nid le 13 juillet 1987 dans le district Gex-Léman - 74). Les nids sont disposés le plus souvent dans des arbres, pins sylvestres en Ardèche, pins à crochets, mélèzes dans les Alpes mais aussi peupliers à plus basse altitude. L’éclectisme de l’espèce se retrouve aussi dans le choix du site du nid : un nid, découvert en 1967 à Bessans (73), était dans un bâtiment et un autre, toujours en Haute-Maurienne, était accroché à un rocher au milieu d’alpages, à 2 050 m (Isenmann 1986). Nous ne possédons que peu de données sur la réussite de la nidification : sur 3 pontes connues, 2 comptaient 4 œufs et une autre 5 œufs ; sur 5 nids avec des jeunes, on obtient une moyenne de 3,2 jeunes par nids (la moyenne est de 4,4 jeunes par nid pour l’ensemble de la France, n = 149 nichées).

On peut penser que les oiseaux locaux passent l’hiver à plus basse altitude avec les hivernants du nord et de l’est. La provenance de ces derniers est bien connue grâce aux reprises de bagues (Thonnérieux 1981). Les grives litornes qui passent l’hiver ou qui transitent en Rhône-Alpes proviennent de deux populations distinctes : l’une nichant en Finlande et l’autre nichant de la Pologne à la Suisse. Les hivernants rhônalpins ont parfois parcouru des distances considérables (9 000 km de la Sibérie orientale à Chalançon - 26, Thonnérieux 1981) ; ces déplacements exceptionnels s’inscrivent cependant plus dans des fluctuations de type invasionnel (Erard 1967).

Après une première preuve de nidification en France en 1953 dans le Jura (Guichard 1955), la Grive litorne est notée comme nicheuse en Rhône-Alpes en 1957 par Gouriou qui l’observe la même année à St Paul en Chablais et à Chamonix ([R]). En 1962, la première nidification est notée sur les bords du Léman (74), à basse altitude (Mathieu 1963). En 1967, Gonthier découvre une première ponte en Maurienne, à Bessans. En 1972, l’espèce est observée en période favorable dans l’Oisans où la reproduction sera prouvée en 1978 ; en 1974, elle est installée dans le Grésivaudan, en 1978 dans la Chartreuse et les Monts du Chat et, en 1979, dans le Trièves (Lebreton 1980). En 1976, une observation, qualifiée d’insolite, dans le Val de Saône ne pouvait pas encore laisser supposer que l’espèce y nicherait en 1981 (Broyer 1981). Pourtant, en 1977, la première nidification est notée en Dombes, en dehors de la sphère alpine. Du côté du Massif central, après une première nidification en Haute-Loire en 1977 (Cochet 1977), la Grive litorne s’installe en Haute-Ardèche et Haut-Vivarais en 1979 (Cochet 1979). La chronologie nous ramène vers les Alpes où, en 1982, la reproduction est notée dans le Vercors (Choisy 1982). L’espèce a donc colonisé notre région par les Alpes du Nord, avant de pousser vers le sud et l’ouest, pour atteindre le Massif central, selon une chronologie qui présente une assez bonne logique géographique, reflet d’une veille ornithologique efficace dans notre région. La Grive litorne peut s’implanter durablement avec des effectifs conséquents en peu d’années. Ainsi, dans la vallée de la Maurienne, il a suffi de 10 à 15 ans, à partir de 1967, pour coloniser complètement le secteur de Bonneval à Modane (Isenmann 1986). Depuis les années 1980, l’extension de la répartition semble limitée vers le sud par le climat trop chaud pour cette espèce d’origine sibérienne. Par contre, les populations installées ont étoffé leurs effectifs et de nouvelles nidifications devraient se concrétiser, notamment en plaine où les zones propices à l’espèce sont encore sous-occupées.

Texte : Gilbert Cochet
Photos : France DUMAS