Grande Aigrette

Publié le mercredi 27 février 2008


Grande Aigrette Ardea alba

Angl. : Great white Egret
All. : Silberreiher
It. : Airone bianco maggiore

Bien que la Grande Aigrette soit une espèce cosmopolite, elle n’est que très ponctuellement répartie en Europe occidentale où elle compterait moins de 2 000 couples (Marion in [N]). Elle ne se reproduit en effectifs importants que sur le littoral de la Mer Noire (Delta du Danube), en Hongrie et au lac Neusiedl à la frontière austro-hongroise. Toutefois, après avoir frôlé l’extinction au début du siècle, en raison de la chasse liée à la plumasserie (Yeatman 1976), ce bel Ardéidé a engagé une lente reconquête l’amenant à nicher en des contrées de plus en plus occidentales. De toutes petites populations se sont maintenues en Albanie, en ex-Yougoslavie et en Grèce. D’autres couples ont pu nicher dès 1977 aux Pays-Bas (Poorter 1980), puis en Italie (Piacentini 1992) et enfin en France. Ce fut d’abord le cas en Camargue en 1991, un nid étant découvert au sein d’une colonie de hérons cendrés (Kaiser et al. 1994). La deuxième tentative locale de reproduction concernant 3 oiseaux n’a pu être rapportée qu’en 1994 et s’avéra, tout comme la précédente, infructueuse. Dans le même temps, et depuis au moins 1992, la nidification fut aussi découverte en Sologne (Anonyme 1994). Signalons enfin la découverte de 2 autres couples nicheurs en mai 1994 en Loire-Atlantique, au lac de Grand-Lieu (Marion et Marion 1994). Cette donnée constitue à la fois le premier cas français (publié) de reproduction réussie et une preuve de la poursuite de l’expansion occidentale de la Grande Aigrette.

Si la nidification n’a pu être prouvée avec certitude en Rhône-Alpes qu’en 1998, l’espèce y a connu précédemment une réelle évolution. D’apparition exceptionnelle au début du siècle, la Grande Aigrette y est devenue, notamment depuis les années 1970, de plus en plus régulière. Ainsi quelques oiseaux, hivernants ou migrateurs, furent-ils observés dès avril 1969 en Dombes (01), puis en Forez (42), à l’Etournel (01-74) mais aussi dans des districts aussi divers que le Diois (23 novembre 1981 à Blacons - 26), la Basse-Ardèche (19 avril 1986 à Vogué - 07), les Monts du Lyonnais (4 mars 1987 à Montagny - 69), le Rhône-Bourget, la Moyenne Vallée du Rhône. Cette expansion géographique s’est accompagnée d’un essor spectaculaire des effectif. Ainsi, en Dombes, bastion rhônalpin de l’hivernage, seuls 1 ou 2 oiseaux étaient initialement dénombrés. Dès 1989, un groupe de 4 fut signalé à Dompierre sur Veyle le 26 novembre, puis un autre de 8 l’année suivante (à St Paul de Varax le 25 novembre 1990), un de 23 en 1992 (à Villars les Dombes le 12 novembre). 86 individus furent comptés à Lapeyrouse le 3 décembre 1995 et le record actuel est de 326 oiseaux rassemblés à Lapeyrouse le 5 décembre 1999. Ces troupes sont sans doute composées à la fois des oiseaux hivernant en Dombes (une trentaine en 1996-1997) et d’autres en transit, sans doute vers le littoral méditerranéen.
Conformément aux constatations effectuées en Camargue, cet afflux a rapidement conduit à des observations printanières tardives (jusqu’au début de mai), à des retours estivaux précoces (dès la mi-juillet) puis à l’estivage de quelques oiseaux, lui-même potentiellement annonciateur d’une nidification. Ainsi, une grande aigrette fut-elle observée en Dombes du 18 mai au 20 septembre 1986 (Lebreton et al. 1991). Depuis cette date, le phénomène s’est accru et chaque année estivent 1 ou 2 oiseaux arborant alors leur plumage nuptial et plus rarement un bec noirâtre. En mai et juin 1996, 2 adultes furent même notés à plusieurs reprises alors qu’ils gagnaient en vol une colonie d’Ardéidés arboricoles à Birieux. Le 12 juin 1997, un adulte était à nouveau observé alors qu’il se dirigeait vers la même colonie. Précisons que cette dernière est implantée en un site protégé d’accès interdit où nichent de nombreux hérons cendrés, bihoreaux gris, gardeboeufs et aigrettes garzettes. Cette forte présomption est encore renforcée par l’étude de Benmergui (1997) qui évoque l’observation d’un accouplement (réel ou simulé) à Birieux le 22 mars 1994 puis la découverte d’un couple en plumage nuptial accompagné par un juvénile volant à Villars les Dombes le 24 juin 1996 et, enfin, celles d’adultes et de 2 juvéniles notés à compter du 16 juin 1997. Ces données sont convaincantes mais ne satisfont pas aux critères de reproduction retenus par cet atlas et ce d’autant qu’elles ne permettent pas d’exclure totalement une migration familiale précoce. L’ultime donnée d’un oiseau couvant installé sur un nid en phragmitaie dombiste en mai 1998 a finalement levé toute possibilité de doute (Benmergui et Varagnat 1998). Signalons toutefois que l’espèce, manifestement sensible à l’attraction des colonies d’Ardéidés, pourrait aussi nicher en chênaie comme le font bon nombre de hérons cendrés dombistes et rappelons qu’une rumeur non vérifiée avait d’ailleurs évoqué la présence et la destruction (volontaire) d’un premier nid en phragmitaie, à Birieux, en 1993 ou 1994...

L’installation avérée de la Grande Aigrette permet donc à notre région de s’enorgueillir de la reproduction de deux espèces d’Aigrettes et ce alors que Bernard (1909) ne signalait pas même leur existence dans son avifaune de l’Ain, tout ceci à condition que les mentalités des pisciculteurs vis à vis des ardéidés nicheurs évoluent favorablement.

Pierre Crouzier