Grand Corbeau

Publié le mercredi 27 février 2008


Grand Corbeau Corvus corax

Angl. : Common Raven
All. : Kolkrabe
It. : Corvo imperiale

Le Grand Corbeau présente une répartition holarctique qui recouvre toute l’Europe, la majeure partie de l’Asie, le Maghreb et l’Amérique du Nord. Les effectifs européens sont estimés à environ 500 000 couples avec la plus forte population (environ 400 000 couples) dans les forêts de conifères du nord de l’Europe (Bednorz 1997). Les grands corbeaux de notre pays peuvent se rattacher à la population de montagne et de falaises qui niche de l’Espagne à la Grèce (environ 100 000 couples). Depuis 1950, une progression des effectifs et de l’aire de répartition a été constatée dans la plupart des pays européens.

En France, un même mouvement d’expansion se dessine depuis le milieu de notre siècle. A partir de populations résiduelles dans les Pyrénées, les Alpes, le Massif central, le Massif armoricain et la Corse, le Grand Corbeau s’étend vers les marges de ces massifs et colonise le Jura, les Vosges, l’Auvergne, la Provence, les îles méditerranéennes, les piémonts pyrénéens, la Basse Normandie …Actuellement, le Grand Corbeau est répandu de façon continue des Pyrénées aux Vosges, avec, plus isolées, des populations en Bretagne, Normandie et Corse (Cochet 1994).

En Rhône-Alpes, l’espèce est présente dans toutes les Préalpes, des Baronnies au Chablais, ainsi que dans les massifs cristallins et les Alpes internes. La limite, géologique, entre le massif du Jura et les chaînes subalpines n’est qu’un détail sédimentaire qui n’arrête pas le Grand Corbeau. La moyenne vallée du Rhône possède quelques sites qui font le lien entre les Alpes et le Massif central et, sur la rive droite du fleuve, l’espèce est régulièrement présente en Ardèche mais plus localisée dans le Pilat, les gorges de la Loire et les monts du Forez. A l’instar des autres régions françaises, les zones de plaine n’hébergent toujours pas l’espèce. La palette altitudinale est très large puisque les aires s’étagent depuis environ 70 m dans la partie aval des gorges de l’Ardèche jusqu’à 2 830 m à Val d’Isère (Lebreton et Martinot 1998). En Rhône-Alpes donc, le Grand Corbeau niche de l’étage méditerranéen jusqu’à l’étage nival, privilège rare partagé notamment avec le Rougequeue noir. Des individus peuvent être observés encore plus haut, avec, par exemple, un oiseau à 3 500 m en Oisans le 1er septembre 1983, un autre à 3 640 m en Maurienne à Bessans le 7 juillet 1996 et, enfin, probablement le record alpin avec une observation au Mont - Blanc (74) à 4 500 m le 24 septembre 1988. Plus modestement, dans le Massif central rhônalpin, l’espèce atteint 1 520 m dans le massif du Mézenc. Dans certains départements, les effectifs sont assez limités et on peut se livrer à des estimations fiables : l’Ardèche héberge actuellement environ 150 couples, contre 45 connus entre 1975 et 1979 (Frier 1980), la Drôme entre 300 et 400, la Loire, une dizaine de couples (Rimbert 1999) et l’Ain entre 100 et 200. Pour les départements alpins comme l’Isère et les deux Savoies, très propices à l’espèce, les estimations donnent une fourchette beaucoup plus large : entre 100 et 1 000 couples pour chacun. Aussi, pour l’ensemble de la région, les effectifs du Grand Corbeau sont probablement de l’ordre de plusieurs milliers, avec un minimum de 800 couples. Alors que pour l’ensemble de la France, la population est estimée à au moins 3 500 couples (Cochet in Rocamora et Yeatman-Berthelot 1999), l’importance de notre région, liée aux nombreux reliefs, s’avère évidente pour cette espèce. Peu de données sont connues sur les densités mais citons la présence de 5 couples sur 30 km dans les gorges de l’Ardèche (Cochet 1994).

L’opportunisme du Grand Corbeau est tel qu’il ne semble pas avoir d’habitat privilégié. Néanmoins, la tranquilité qu’il affectionne pour sa reproduction nécessite la présence d’un site rupestre pour établir son aire, le plus souvent inaccessible. De fait, pour l’instant, seules les zones de relief le retiennent. Pour l’alimentation, les milieux ouverts sont appréciés, mais la présence de l’espèce avec les effectifs les plus élevés dans les forêts du nord de l’Europe montre que le milieu forestier lui est tout aussi favorable. Le 26 janvier 1999, en forêt de Lente, dans le Vercors, 30 à 50 grands corbeaux festoyaient sur le cadavre d’un cerf, pourtant bien caché sous le couvert forestier.

Les couples, unis pour la vie, peuvent s’observer toute l’année sur leur site de nidification. Cependant, leur présence est plus régulière dès le mois de décembre où le couple parade (le 28 décembre 1975 dans les gorges de l’Eyrieux) et parfois recharge déjà son aire (le 26 décembre 1978 dans les gorges du Rimouren dans le Bas-Vivarais). D’une façon plus régulière, la construction du nid s’observe en février, comme le 6 février 1982 dans les Baronnies, le 6 février 1989 dans le Haut-Bugey ou le 15 février 1976 à Borne dans la Cévenne ardéchoise. L’aire est presque toujours en milieu rupestre : les falaises calcaires des Alpes, du Jura et de la Basse-Ardèche sont très propices à son installation ; les reliefs volcaniques sont aussi très prisés et, dans le massif du Mézenc, tous les pitons phonolitiques hébergent une paire de corbeaux ; les fissures des affleurements granitiques sont tout autant utilisées, dans la Cévenne ardéchoise ou dans les massifs cristallins alpins. La nidification sur les arbres a été observée en Ardèche sur un pin, dans le parc d’Evian et soupçonnée dans de nombreux secteurs (Pilat, Forez …) où le Grand Corbeau est cantonné dans des sapinières le plus souvent. Beaucoup plus ponctuellement, l’aire peut être édifiée dans une tour médiévale abandonnée : ainsi à Lespéron et St Laurent les Bains en Ardèche (Cochet inédit), à l’instar des observations effectuées en Haute-Loire (Cochet et Faure 1987). La ponte s’étale sur près de deux mois suivant les sites : le 8 février 1979 un individu couve déjà dans les gorges de l’Ardèche ; le 17 mars 1985, la couvaison est observée dans le Pilat et, en Vanoise, le premier œuf n’est observé que le 31 mars 1997 à 1 750 m à Lanslevillard (73) (Lebreton et Martinot 1998). La sortie des jeunes suit cet étalement dans le temps avec un envol le 26 avril 1980 dans les gorges de l’Eyrieux, le 9 mai 1978 dans le Pilat mais, le 10 juin 1984, des jeunes emplumés sont encore au nid dans le Chablais et, plus tardif encore mais à 2 830 m , 4 jeunes sont toujours à l’aire le 18 juin 1997 à Val d’Isère. L’espèce adapte donc sa phénologie de reproduction aux conditions climatiques. Le nombre de jeunes observés au nid varie de 1 à 6. Ainsi, en Vanoise, 8 nichées donnent une moyenne de 3,6 œufs ou jeunes. En Ardèche, sur 15 reproductions, cette moyenne tombe à 2,7 jeunes mais concerne essentiellement les envols. Des rassemblements importants s’observent toute l’année, probablement des individus non reproducteurs. Ainsi, 160 individus sont présents à l’Escrinet le 6 février 1982 et même 203 le 23 mars 1983 alors que tous les couples nicheurs sont retenus sur leur nid ; 110 individus sont observés à Villard sur Doron (73) le 23 avril 1992, 262 le 2 mai 1990 aux Houches (74) et 100 le 30 septembre 1990 à Hauteville (01). Ces groupements atteignent parfois les zones de plaine (43 individus le 29 décembre 1990) en bord de Loire à l’Ecopôle du Forez. Si l’espèce n’est pas véritablement migratrice, un certain erratisme peut conduire à des déplacements comme cet individu marqué dans les gorges de la Jonte et retrouvé mort dans le massif du Mézenc (07).

Après une période de régression et un minimum atteint au milieu de notre siècle, le Grand Corbeau a tout à la fois étoffé ses effectifs et étendu sa distribution. Ainsi, dans les années 1960, il apparaît dans le Jura français (Lebreton et al. 1963), le Bugey, l’Ile Crémieu (régulier depuis 1967, Deliry 1995 b) et les Préalpes de Savoie. Du côté du Massif central, probablement à partir de Basse Ardèche (Rochon-Duvigneaud 1937), le Grand Corbeau colonise, au début des années 1960, les falaises basaltiques du Coiron (Faugier, comm. pers.) et une population est découverte en 1973 et 1974 dans le massif du Mézenc (Faure 1975) ; il atteint le département de la Loire en 1977 (Lebreton 1980). La jonction entre les populations ardéchoises et auvergnates est donc alors assurée. Enfin, un nid est découvert dans les Monts du Lyonnais (69) à St Bonnet les Oules le 11 octobre 1986 et 2 individus sont observés le 29 avril 1992 dans ce même district, confirmant ainsi la colonisation, peut-être éphémère, du dernier département rhônalpin. Le réservoir alpin a dû jouer un rôle important comme le montre l’observation d’un rassemblement de 300 individus à Chamrousse le 3 janvier 1963 à une époque peu faste pour l’espèce. Il faut cependant noter que cette expansion n’a toujours pas permis la nidification de l’espèce dans les grandes forêts de plaine où elle était encore citée au début de ce siècle (Mayaud, 1936). Néanmoins des observations en zone planitiaire sont effectuées : 6 individus au Grand-Lemps le 29 avril 1983 et un individu à Viriat (Bresse) le 28 février 1992.

Parmi les principales menaces pesant sur l’espèce, il faut noter la concurrence sévère du Hibou grand-duc : la présence du nocturne influe directement sur la micro-répartition du Grand Corbeau. L’absence du Corvidé dans certains secteurs de la vallée du Rhône est liée à la forte densité du Grand-duc. Cependant, en matière de nidification, les exigences quelque peu différentes des deux espèces permettent leur présence simultanée dans les régions à fortes disponibilités rupestres comme Rhône-Alpes. Le dérangement, notamment par la pratique de l’escalade, du canyonning et du deltaplane, peut conduire certains couples à déserter des sites d’exception, pour se rabattre sur des rochers plus modestes. La menace la plus importante reste l’empoisonnement, sans doute responsable de la très forte diminution de l’espèce par le passé ; les évènements récents dus au retour du Loup montrent que les vieux démons ne sont pas inactifs et que la plus grande vigilance s’impose. Au même titre que les autres espèces rupestres, le Grand Corbeau doit donc pouvoir bénéficier de sites de nidification sans dérangement. Les opérations de réintroductions des grands charognards ne peuvent que favoriser l’expansion de ce Corvidé, d’autant que la dernière législation ne rend plus obligatoire le recours à l’équarrissage dans les zones à vautours.

Gilbert Cochet