Effraie des clochers

Publié le mercredi 27 février 2008


Effraie des clochers Tyto alba

Synonyme : Chouette effraie

Angl. : Barn Owl
All. : Schleiereule
It. : Barbagianni

Cosmopolite et très largement polytypique, la Chouette effraie est le nocturne le plus largement répandu dans le monde, puisqu’elle niche sur tous les continents à l’exception de l’Antarctique (Tucker et Heath 1994, Roccamora et Yeatman-Berthelot 1999, [E]). En Europe, elle est absente seulement de la Scandinavie et de certaines îles méditerranéennes comme Malte (Tucker et Heath 1994). Selon les auteurs, la taille de la population européenne est comprise entre 100 000 et 172 000 couples. La France, malgré un déclin marqué comme ailleurs en Europe, reste un bastion privilégié en hébergeant entre 20 000 et 50 000 couples, soit presque 30 % des effectifs européens (Tucker et Heath 1994, Roccamora et Yeatman-Berthelot 1999, [E]).

En Rhône-Alpes, la carte de répartition met en évidence les exigences écologiques de l’espèce. La Chouette effraie évite les massifs d’altitude ; elle est ainsi absente des parties montagnardes des départements savoyards, isérois et drômois. Elle n’a pas été retrouvée dans les massifs du Mont-Blanc, du Beaufortain (74) ou de l’Oisans (38), ni dans le Haut-Diois (26), confirmant sa quasi absence du massif alpestre (Bayle in Couloumy 1999). De même, à l’ouest du Rhône, elle évite traditionnellement les Monts du Forez et la partie haute des Monts de la Madeleine (42). En Vanoise, Lebreton et Martinot (1998) ne la signalent que comme nicheur possible dans l’étage collinéen. A l’ouest du Rhône, elle est présente sur le piémont occidental du Pilat (42), mais absente à l’intérieur du massif, comme de l’ensemble de la Haute Ardèche et à un moindre degré du Haut Vivarais (07). Par ailleurs, ses effectifs ont fortement diminué dans le Bas-Bugey (01).

C’est donc un oiseau très fréquent à l’étage collinéen, dont l’altitude moyenne de nidification se situe à 379 m (n = 51 ; maximums régionaux de nidification certaine : 795 m à Albon - 07 - le 15 avril 1997 et 982 m à Collonges sous Salève - 74 - le 31 mai 1997). Les données régionales sont tout à fait en accord avec ce qui est observé dans le Jura, où l’Effraie habite surtout "dans les parties basses du département, jusqu’à une altitude d’environ 700 m" (Joveniaux in G.O.J. 1993) et dans le canton de Vaud en Suisse, où les sites de nidification récents sont toujours inférieurs à 1 000 m (Ravussin in Sermet et Ravussin 1995), altitude rarement dépassée dans l’ensemble de la France (Muller in [N]). Les effectifs rhônalpins sont compris entre 900 et 5 000 couples. Comme la Chevêche, l’Effraie dépend fortement de la structure bocagère du paysage et elle affectionne les édifices pour nicher. Les ruines, les bâtiments agricoles, mais surtout les granges, les greniers et les clochers sont très prisés. Un milieu agricole semi-ouvert lui offre ses ressources alimentaires, composées essentiellement de micromammifères, rongeurs (campagnols et mulots) et insectivores (musaraignes ; Baudvin 1983, Olioso 1996, [N]). Les fluctuations d’abondance de ces proies influencent le succès de sa reproduction et explique en partie les variations interannuelles importantes du taux de reproduction : une ponte unique avec une moyenne de 3 jeunes à l’envol en année normale, deux pontes et 5 à 6 jeunes à l’envol en année favorable (Baudvin 1986, Muller in Roccamora et Yeatman-Berthelot 1999).

L’Effraie est sédentaire, les adultes fréquentant le site de nidification pendant plusieurs années s’ils ne sont pas dérangés ou s’il n’y a pas modification brutale de l’environnement immédiat (Géroudet 1984). La date du début de la reproduction et son étalement dans le temps changent beaucoup d’une année sur l’autre en fonction des ressources alimentaires (Bunn et al. 1982, Géroudet 1984). Parmi les rapaces nocturnes l’Effraie est le seul à pouvoir entreprendre, certaines années, une seconde ponte (Baudvin 1986). Les dates de première ponte sont précoces les années d’abondance, généralement dans la deuxième quinzaine d’avril (Baudvin 1986). Si les ressources alimentaires sont moindres, la première ponte est retardée parfois au-delà de la mi-mai.

En Rhône-Alpes, les données sur la reproduction restent fragmentaires, mais concordent avec ce qui est connu de la biologie de l’espèce. La date moyenne de ponte est le 17 avril (n = 12 années), soit, pour une année normale, en avance de 15 jours sur la date moyenne de ponte de la plaine de Saône bourguignonne (Baudvin 1986). La taille moyenne des pontes est de 3,8 oeufs (n = 12). La date moyenne d’envol est le 14 juin (n = 37 nichées), le plus précoce étant signalé le 8 mars 1999 à Saint Didier de Riverie (69) et le plus tardif le 18 septembre 1992 à Grignan (26). Le nombre moyen de jeunes envolés est de 2,5 (n = 37 nichées). De tous les rapaces nocturnes, l’Effraie est celle dont les jeunes séjournent au nid le plus longtemps : trois mois en moyenne, quelle que soit l’abondance des proies ; ils ne commencent à exercer leurs ailes qu’après 56 jours (Bunn et Warbuton 1977). Les déplacements après l’envol des jeunes s’effectuent au hasard, sans direction précise, mais en évitant systématiquement les zones de montagne ([H]), ce qui est confirmé par les quelques données régionales de baguage : des jeunes bagués le 5 juillet 1974 dans les Monts du Chat (73) ont été repris le 1er octobre 1974 à St Hilaire du Rosier (38), d’autres bagués sur le même site le 27 juin 1974 et repris le 15 août 1976 à St Marcellin (38) ; d’autres oiseaux rhônalpins ont été repris jusqu’à Nîmes (30), Miramas (13) et Koblenz en Allemagne.

Dépendante des conditions climatiques et de l’abondance des micromammifères, l’Effraie peut subir des variations d’effectifs très sensibles. Elle craint particulièrement les hivers rigoureux, surtout s’ils suivent des saisons à faible abondance de proies. La productivité peine alors à compenser les pertes hivernales importantes et les populations peuvent localement perdre jusqu’à 40 % de leurs effectifs (Muller in Roccamora et Yeatman-Berthelot 1999). Cependant, cette cause naturelle de déclin peut être rapidement compensée par une année favorable permettant la reconstitution rapide des effectifs (Baudvin 1986, [N]). Cette sensibilité aux conditions climatiques rigoureuses pourrait expliquer, comme pour d’autres rapaces de taille similaire tels que le Faucon crécerelle (Falco tinnunculus), des afflux hivernaux d’oiseaux plus nordiques à la recherche de conditions climatiques plus clémentes, et donc de proies plus abondantes Les autres menaces pesant sur l’Effraie sont d’origine humaine ; il s’agit essentiellement de la transformation des paysages agricoles et le développement des réseaux routiers et autoroutiers (Tucker et Heath 1994). En effet, la mortalité due à la circulation automobile apparaît aujourd’hui comme la principale cause du déclin en France (Muller in Roccamora et Yeatman-Berthelot 1999). Il serait souhaitable que ce problème fasse l’objet d’études en Rhône-Alpes dans les années prochaines, afin de mieux évaluer la chute des effectifs de la "Dame blanche".

Pierre Athanaze
Olivier Iborra / CORA