Cygne tuberculé

Publié le mercredi 27 février 2008


Cygne tuberculé Cygnus olor

Angl. : Mute Swan
All. : Höckerschwan
It. : Cigno reale

L’aire de répartition du Cygne tuberculé couvre trois régions du paléarctique : l’Europe centrale et la mer Caspienne, la mer Noire et la Turquie, l’Europe du nord ouest. Cette dernière population occupe les états baltes et le Bénélux, l’ensemble des Iles Britanniques, la France et la Suède ; elle est très bien implantée dans la moitié nord - est de notre pays. La façade atlantique et le couloir rhodanien constituent des axes d’expansion plus récents. La région Rhône-Alpes, longtemps limite méridionale de répartition, se trouve aujourd’hui bien peuplée ; tous les départements y sont occupés, de manière marginale cependant pour la Drôme et l’Ardèche. Les cours du Rhône, de la Saône, de l’Arve et de l’Isère, ainsi que les positions des lacs Léman, d’Annecy et du Bourget apparaissent bein sur la carte. En dehors de cela, les régions d’étangs du Forez et surtout de la Dombes constituent, avec ça et là quelques plans d’eau naturels ou artificiels, des îlots de présence plus ou moins ancienne du Cygne tuberculé.

Essentiellement sédentaire, la population rhônalpine est renforcée en hiver par des individus venus de Suisse (deux mâles de l’année, bagués dans le canton de Berne en septembre 1987, ont été observés au lac du Bourget en décembre 1988 et novembre 1989). Ces migrateurs semblent minoritaires ; par exemple au lac du Bourget, l’effectif estivant a été de 229 et 198 en 1994 et 1995, pour 250, 228 et 235 hivernants entre 1994 et 1996 ; ce qui laisse supposer un "excédent" hivernal moyen de l’ordre de 8 %, négligeable au regard des échanges fréquents avec le Rhône. Les recensements hivernaux constituent donc un critère de choix pour illustrer l’évolution des effectifs (voir figure). En Rhône-Alpes, ceux-ci ont connu une progression relativement régulière de 3,1 % par an de 1976 à 1996, voire de 11,8 % par an entre 1994 et 1998, due pour l’essentiel à une "explosion" en Dombes. En effet, la situation est fort hétérogène selon les secteurs : régression sur les lacs Léman et d’Annecy (populations anciennes et sans doute "sources"), progression très forte en Dombes et légère au Bourget, stagnation en Forez.

.../...

Evolution de la population hivernante du Cygne tuberculé dans cinq secteurs rhônalpins et pour l’ensemble de la région Rhône-Alpes.

En 1997, la population rhônalpine du Cygne tuberculé peut être évaluée à un millier d’oiseaux ; le pourcentage d’adultes nicheurs restant inconnu, il n’est pas possible de comparer ce chiffre aux 800 couples estimés en France (Maury et Triplet in [N]). On peut néanmoins dire que, après avoir été le "berceau" de l’espèce, puis avoir alimenté sa spectaculaire progression, la région Rhône-Alpes héberge aujourd’hui moins de la moitié de la population nationale de cygnes.
Sur le lac du Bourget, on a dénombré 6 couples reproducteurs en août 1994 et 1995, pour 189 et 229 adultes, soit 5,8 % d’adultes ayant réussi à élever des jeunes (pourcentage total d’adultes nicheurs non mesuré). Sur ces deux années, la taille moyenne des nichées à l’envol a été de 3,5 jeunes (sans tenir compte des nids et couvées perdues en bas âge), soit très exactement la moyenne nationale (Maury et Triplet in [N]). Sur l’ensemble de Rhône-Alpes, la taille moyenne des nichées est de 4,7 (n = 76), mais diminue au fil des mois : 5,4 en mai, 4,9 en juin, 3,9 en juillet et 3,8 en août - ce dernier chiffre correspondant bien là encore à la moyenne nationale. Entre 1993 et 1997, Tournier (données non publiées) observe en Dombes une taille moyenne des nichées de 5,1 (n = 39) entre mai et juillet, soit avant émancipation complète.

Espèce des eaux stagnantes ou à courant très lent, le Cygne tuberculé est susceptible de peupler lacs, étangs, bras morts ou casiers d’extraction de matériaux. Il a toutefois besoin d’une nourriture abondante (herbiers aquatiques, fonds vaseux, mais aussi végétation herbacée terrestre, voire gazon) et généralement de végétation rivulaire pour nicher : roselières, hautes herbes des îles et berges. Son "anthropophilie" le cantonne souvent aux abords des ports, bases de loisirs ou restaurants où il est nourri ; il peut alors nicher en milieu artificiel, mais en général les nicheurs se répartissent sur les berges naturelles végétalisées - quittes à effectuer des déplacements réguliers vers les points de nourrissage. Ainsi, de nombreux points d’eau défavorables, car trop petits ou insuffisamment végétalisés, sont régulièrement fréquentés en Combe de Savoie ou en Bauges par exemple. La quasi-totalité de la population se reproduit au dessous de 500 mètres d’altitude ; en Savoie, la reproduction la plus élevée se situe vers 600 mètres et l’altitude maximale connue en Suisse (1770 m sur le lac de St Moritz) laisse entrevoir une extension possible de l’espèce vers des lacs de montagne anthropisés.

L’hiver, le Cygne connaît un grégarisme marqué, pour des raisons autant alimentaires que sociales : regroupements de 100 individus aux ports du Bourget du Lac et d’Aix les Bains ou sur la retenue de Chautagne ; maximum de 221 ensemble sur l’étang des Vavres à Marlieux (Dombes) le 14 décembre 1997. Ensuite, bien que des groupes lâches et instables s’observent jusqu’au printemps, les couples même non nicheurs, s’isolent de plus en plus jusqu’au moment des pontes ; sur le Léman, celles-ci comprennent de 4 à 8 oeufs (extrêmes 3-12, moyenne 6, Géroudet 1987 b) ; hormis une ponte commencée le 26 février 1966 à Excenevex citée par Géroudet (1987 b), les dates extrêmes d’incubation (n = 43) vont du 16 mars 1987 à Divonne (01) au 25 mai 1996 en Dombes. Avec une moyenne de 36 jours d’incubation, 5 éclosions datées précisément en Rhône-Alpes (moyenne le 17 mai) donnent une date moyenne du 1er avril pour le premier oeuf. La première nichée est observée le 7 mai 1994 (delta de la Dranse, 74) ; 45 % des nichées apparaissent entre la dernière décade de mai et la première de juin. Entre 1993 et 1997, Tournier (données non publiées) observe en Dombes des dates extrêmes d’éclosion du 30 avril 1995 au 26 juin 1996 et 1997 (n = 39) ; 80 % des éclosions se sont produites en mai, avec la répartition suivante par décades : 31 %, 39 %, 13 %, en mai, 8 %, 0 % et 5 % pour les trois décades de juin, ces dernières nichées correspondant vraisemblablemnt à deux nichées de remplacement. En fin d’été, des rassemblements peuvent s’observer, à la fois pour la mue et pour profiter d’opportunités alimentaires saisonnières, comme la croissance d’herbiers près de la surface en certains points du lac du Bourget.

Le Cygne tuberculé ne semble pas une espèce d’origine sauvage en France, en tous cas en Rhône-Alpes ; des textes du Moyen Âge relatent l’acquisition d’un couple de cygnes comme oiseaux d’agrément au château du Bourget du Lac. Chronologiquement, les trois véritables opérations d’introduction ont été réalisées sur les lacs Léman, d’Annecy puis du Bourget. Sur le Léman, la mention la plus ancienne d’une introduction date de 1802, celle d’une reproduction réussie de 1859 ; la population est évaluée à 100-150 individus en 1904, à environ 1300 en 1987 (Géroudet 1987 b). Au Bourget, la première tentative de réelle introduction s’étale entre 1868 et 1873 (provenance de Genève, Annecy, Lucerne et Neuchâtel) mais semble échouer ; un nouveau programme est lancé en 1955 (19 oiseaux présents en tout en 1959, Billiez et Lagrange 1995). En Dombes et en Bresse, les premiers cas de reproduction remontent respectivement à 1974 et 1987 (80 couples estimés en 1997, Tournier en prép.).

Lorsque la roselière a presque disparu et constitue un facteur limitant pour les populations de grèbes ou de canards, ce qui est le cas des lacs pré-alpins, des mâles agressifs de cygnes peuvent parfois perturber la reproduction de ces espèces. Cet impact, qui s’ajoute à la consommation d’herbiers aquatiques souvent vulnérables pour d’autres raisons, et occasionnellement de frai de poissons, conduit à des initiatives illégales de stérilisation de pontes. Sans cautionner de telles pratiques, il faut dire avec force que rien ne doit être fait pour favoriser le Cygne : ni introductions (des demandes émanent régulièrement de communes nouvellement dotées d’un plan d’eau...), ni surtout nourrissage par les municipalités ou le public. En effet, au moins sur les lacs, la démographie et la répartition du Cygne sont largement conditionnées par le nourrissage ; outre le caractère artificiel que cela donne à cette espèce déjà exotique au départ, cette pratique présente des inconvénients : problèmes sanitaires dus à la surconcentration d’oiseaux autour des plages, "abâtardissement comportemental" d’espèces venant consommer du pain (fuligules, et même Harle bièvre). S’il faut bien aujourd’hui accepter le Cygne comme composante de la faune rhônalpine, sa place et son impact dans l’écosystème restent à étudier et sa gestion à envisager.

André Miquet