Corbeau freux

Publié le mercredi 27 février 2008


Corbeau freux Corvus frugilegus

Angl. : Rook
All. : Saatkrähe
It. : Corvo

Corbeau freux, photo Rémi RUFER © 2008

Sous deux races différentes, le Corbeau freux est largement répandu de l’Europe au Turkménistan et du nord de la Mongolie à la Chine ; il a même été introduit en Nouvelle Zélande où il prospère. En Europe, l’espèce n’évite guère que la péninsule ibérique (en dehors de la province du Léon), la majeure partie de la Suisse et de l’Autriche et le bassin méditerranéen (Madge et Burn 1994). En France, le Freux est largement réparti au nord d’une ligne Bordeaux-Montélimar, sauf en Bretagne centrale. De petites populations isolées existent dans le Tarn et en Haute-Garonne (Siblet in [N]). Dans la région Rhône-Alpes, l’espèce est présente dans la plus grande partie des départements de la Loire et du Rhône, l’ouest de l’Ain, le nord de l’Isère et la partie nord de la vallée du Rhône dans ceux de l’Ardèche et de la Drôme. Seules les régions de plaine ou les grandes vallées sont occupées et l’altitude des colonies de reproduction est toujours médiocre, de 180 à 320 m dans l’Ain. Les effectifs rhônalpins sont difficiles à estimer, toutes les colonies n’étant pas dénombrées. Durant l’enquête atlas, les populations de l’Ain ont été de 3 509 couples en 1995, 4 980 en 1996 et 5 840 en 1997 et 6721 en 1998. Celles de la Loire sont comprises entre 3 000 et 5 000 couples ; environ 2 000 nids sont dénombrés dans le Rhône.

Les colonies de nidification sont installées essentiellement dans des boqueteaux ou boisements de faible étendue, rarement supérieurs à 3 ha. Ceux-ci peuvent être des parcs urbains, péri-urbains ou, le plus souvent, des plantations pour la sylviculture. Dans l’Ain, 85% des nids sont établis sur des peupliers, les autres essences choisies étant, par ordre décroissant, le Robinier, les platanes, les érables, les tilleuls, le Frêne, les saules, l’Aulne glutineux, les chênes. Dans l’Ain, 162 sites de colonies ont été occupés durant les 20 dernières années, seulement 74 (1995) à 94 (1997) l’étant durant l’enquête atlas. Sur ces 162 corbeautières, 26 % étaient établies en milieu urbain ou péri-urbain avec de grosses différences selon les districts : de 11 % en Dombes à 40 % dans le Val de Saône. Au moins deux tiers des colonies de la Loire sont urbaines ou péri-urbaines et, à l’extrême sud de l’aire de répartition rhônalpine, dans la Drôme, la majorité des colonies de l’espèce sont urbaines. Les colonies de l’Ain ont une faible longévité puisque la durée moyenne d’occupation ininterrompue n’est que de 3,1 ans (extrêmes : 2,6 en Bresse et 3,5 en plaine de l’Ain) et que seulement 6 ont atteint ou dépassé 8 ans. Durant l’enquête atlas, l’effectif moyen d’une colonie dans l’Ain a varié de 47 nids en 1995 à 62 en 1997 (72 en 1998). Des effectifs bien supérieurs sont souvent atteints. Ainsi, une colonie du Val de Saône (01) en totalisait 288 en 1998, une du nord de l’Isère 364 en 1995 et une de Dombes 391 en 1999. Les nidifications de couples isolés sont un phénomène rare, uniquement observé dans l’Ain : 1 à Château-Gaillard en 1984, 1 à Bourg-en-Bresse en 1996 et 1998 , 1 à Viriat en 1998 et 1999, 1 à Cormoranche sur Saône en 1998, 1 à Blyes en 1999. Les corbeautières peuvent être fréquentées en plein cœur de l’hiver, essentiellement lors d’après-midi ensoleillées ou comme dortoirs.

Corbeau freux, photo Rémi RUFER © 2008

Ce n’est que durant la seconde quinzaine de février qu’apparaissent les premières ébauches de nids (date précoce : 12 février 1994 à Montrevel - 01). Les effectifs croissent rapidement ensuite et tous les couples, ou peu s’en faut, semblent installés fin mars, période à laquelle sont effectués les recensements, avant l’apparition du feuillage des arbres. Plus tard, le déroulement de la reproduction échappe à la vue des observateurs. Un jeune sorti du nid mais ne volant pas encore à Villars les Dombes (01) le 18 avril 1968, suggérant une ponte début mars, paraît bien précoce, comme semblent tardifs ces jeunes encore au nid le 20 juin 1999 à Ambérieu en Bugey (01).
Les sites de reproduction sont totalement désertés fin juin. Dans l’Ain, après une phase d’erratisme en juillet-août, l’espèce disparaît presque entièrement en septembre. L’arrivée des migrateurs est notée à la mi-octobre et leur passage connaît son apogée mi-novembre (Bernard 1995). Localement, les effectifs d’oiseaux en transit peuvent être impressionnants. Ainsi, à Fort l’Ecluse (01-74), migraient souvent 90 000 à 100 000 freux dans les années 1970, leur nombre ayant fortement chuté depuis (Charvoz et al. 1996). Les effectifs de ces hivernants sont très importants et sans commune mesure avec ceux des nicheurs. Leur origine est suggérée par la reprise de 9 oiseaux bagués : 4 provenant de Russie ont été retrouvés en Savoie, dans l’Ain et l’Isère , 3 tchèques en Haute-Savoie, Loire et Drôme, 2 allemands dans l’Isère et le Rhône. En hiver et en Dombes, l’effectif moyen des troupes au gagnage est maximal en janvier, atteignant alors la valeur de 124 individus (Bernard 1995). Des troupes bien supérieures, jusqu’à 8 000 oiseaux à Château-Gaillard le 18 novembre en 1985 et 1990, peuvent être observées sur les dortoirs. La plupart de ces oiseaux exogènes quittent notre région durant le mois de mars et 1 adulte russe était encore à Charnoz (01) le 30 mars 1982. Il est possible que les nicheurs rhônalpins soient au moins partiellement sédentaires.

L’historique de la présence de l’espèce en Rhône-Alpes est bien documenté. La première donnée de reproduction concernait quelques couples sur la lône du Grand Gravier (01) en 1937 (Meylan 1937b). Ensuite, la Loire a été colonisée en 1948. Dans la vallée du Rhône, la latitude de Lyon a été dépassée à Ternay (38) en 1958 ; le nord de Vienne (38) a été atteint en 1965 puis la nidification de l’espèce a été constatée 15 km au sud de cette ville (Chavanay - 38) en 1971 et dans l’extrême nord de la Drôme (Champagne) en 1973. En 1977, les quelques 20 ou 25 colonies rhônalpines totalisaient 1 millier de couples environ [R]. Dans la vallée du Rhône, l’expansion vers le sud s’est prolongée dans les années 1980 : Mauves (07) et Bourg les Valence (26) en 1980, Châteauneuf sur Isère (26) en 1983, Valence-sud en 1986, Romans, Bourg de Péage, Pizançon (26) en 1989 (Choisy 1993). Depuis, une colonie comptant 23 nids en 1995 s’est même établie à Loriol-sur-Drôme (26). Parallèlement, les populations du nord de la région n’ont cessé de s’étoffer. Dans la Loire, l’expansion a surtout été sensible à partir de la seconde moitié des années 1970 et la première reproduction en milieu urbain date de 1982, à Saint Etienne. Dans l’Ain, les effectifs ont quintuplé entre 1992 (1 290 couples) et 1998 (6 721 couples), la Dombes étant (re)colonisée en 1989, la Bresse en 1992 alors que la progression vers l’est se heurte aux contreforts du Bugey, à Ambérieu, depuis 1986. Plusieurs raisons viennent probablement expliquer cette expansion numérique et spatiale. En maints endroits, la généralisation de la populiculture a créé de nombreux sites potentiels de nidification. Surtout en milieu urbain, la présence de l’espèce est mieux supportée de nos jours qu’elle ne l’était naguère. Là au moins, les freux ne courent pas le risque d’être tirés sur leurs nids, différentes techniques (taille “ douces ” des arbres dans les parcs, enlèvement des nids lors de leur installation, etc.) pouvant être utilisées pour dissuader les oiseaux de s’installer. Enfin, il n’est pas possible de savoir si la progression vers le sud constatée en France correspond à une véritable expansion naturelle ou si elle est liée au repli d’oiseaux septentrionaux dont les biotopes se sont dégradés, la raréfaction de l’espèce dans certains secteurs de Belgique ayant, par exemple, été corrélée à la disparition de milieux prairiaux (Tahon in Devillers et al. 1988).

Il n’existe pas d’espèce avienne nichant en Rhône-Alpes dont le développement ces vingts dernières années soit aussi spectaculaire. Pour autant, l’espèce, pâtissant probablement d’une confusion avec la Corneille noire, est trop souvent considérée comme nuisible alors que son impact sur les productions agricoles est infime et celui sur la faune nul (Bernard 1995). Une réforme de son statut apparaît souhaitable.

Texte : Alain Bernard
Photo : Rémi RUFER