Circaète Jean le Blanc

Publié le mercredi 27 février 2008


Circaète Jean le Blanc Circaetus gallicus

Angl. : Short-toed Eagle
All. : Schlangenadler
It. : Biancone

Circaëte Jean-le-Blanc, photo Rémi RUFER © 2008

De catégorie faunistique indo-européenne, le Circaète est largement répandu autour des mers Méditerranée, Noire et Caspienne, ainsi qu’en Inde. Il hiverne en Afrique tropicale. En Europe de l’ouest, il ne niche plus aux Pays Bas, Danemark, Allemagne, Belgique, Suisse et Autriche. En France, la limite septentrionale suit le parcours aval de la Loire, puis vers le nord-est remonte dans l’Yonne, la Côte d’Or et enfin le Jura. En Rhône-Alpes, l’espèce n’est absente que de Haute Savoie où deux couples nichaient autrefois au Mont Salève. Ses effectifs se situent entre 306 et 422 couples répartis comme suit : Ain : 20 à 30 couples, Rhône : 6 à 10, Isère : 50, Savoie : 10 à 12, Loire : 20, Ardèche : environ 100 et Drôme : 100 à 200.

Trois conditions sont nécessaires pour que le Circaète puisse nicher : des espaces ouverts et dégagés pour la chasse aux serpents (essentiellement des couleuvres), une forêt desne et difficile d’accés et des ascendances thermiques lui permettant de grands déplacements car c’est avant tout un planeur. Il habite donc essentiellement les collines et les montagnes jusqu’à 1 200 m. Le froid l’empêche d’exploiter les alpages avant le mois de mai, l’agrochimie et la densité humaine le chassent des plaines : il est ainsi absent de la plaine de Bièvre, de la Basse Isère (38) et de la Moyenne et Basse Vallée du Rhône. Les densités augmentent avec l’ouverture des milieux et la chaleur. Dans le Bas-Bugey (01), 16 couples ont été recensés en 1997 sur 416 km², soit environ 1 couple pour 2 600 ha. Dans le reste du département, les couples sont plus espacés et utilisent environ 3 000 à 5 000 ha (30 à 50 km²). Dans les Cévennes ardéchoises (07), le Diois et les Baronnies (26), la densité peut atteindre 1 couple pour 2 000 ha. Dans les zones de haute montagne, ce rapace n’est présent que dans les fonds de vallée : 4 couples nichent dans les vallées de Maurienne et Tarentaise (73) (Lebreton et Martinot 1998) et 2 couples en bordure des Bauges (73). Dans les zones fortement boisées, les territoires varient entre 50 à 100 km² : Vercors et Chartreuse (38), Crêts du Jura (01).

Circaëte Jean-le-Blanc, photo Rémi RUFER © 2008

Le Circaète est un parfait “ eurafricain ” : il arrive à l’équinoxe de printemps et repart à l’équinoxe d’automne. Les observations sont rarissimes en février : un le 2 février 1961 à Valence (26), un le 12 en 1984 - Bas Bugey (01). Quelques avant-coureurs arrivent pendant la première décade de mars : un le 3 mars 1983 en Dombes (01), un le 2 mars 1990 en Vanoise (74), un le 8 mars 1979 dans le Haut Vivarais (07), un le 9 mars 1985 dans la Basse Vallée du Rhône (26), un le 10 mars 1999 en Rhône-Bourget (73). Les premiers couples sont cantonnés entre le 14 et le 21 mars, précédés d’oiseaux isolés entre le 10 et le 14 mars : un en Diois (26) et un en Trièves (38) le 14 mars 1982, 4 le 18 mars 1989 dans les Monts du Lyonnais (69). Dans l’Ain, les premiers oiseaux arrivent avec ponctualité entre le 11 et le 13 mars, les autres, essentiellement entre le 16 et le 19 mars. En avril et jusqu’à la mi-mai passent des immatures erratiques : 8 migrent le 29 avril 1982 au col de l’Escrinet (07). 7 entre le 3 avril et le 7 mai 1997 à Thollon (74). L’espèce est encore observée en migration le 20 mai 1999 à Siccieu (38). Les départs débutent à la fin d’août, souvent un jour de bise, pour les individus non nicheurs et entre les 15 et 30 septembre pour les autres. Les adultes partent quelques jours avant les juvéniles ; si l’envol de ces derniers est postérieur à la mi-août, ils restent jusqu’en octobre avec leurs parents. Les rarissimes observations de novembre concernent des jeunes envolés après le 15 septembre : 2 novembre 1973 en Bugey (01), 18 novembre 1973 dans les Monts du Chat (73), 25 novembre 1984 dans le Diois (26).

Le Circaète est fidèle à son territoire et à son partenaire. Loin de la vue de l’homme, le nid est construit dès l’arrivée dans le tiers supérieur voire au sommet d’un arbre : Pin sylvestre (Pinus sylvestris) et Sapin (Abies sp.) surtout, parfois Chêne pédonculé (Quercus robur), Chêne pubescent (Quercus pubescens), Pin noir (Pinus nigra), Chêne vert (Quercus ilex) en Ardèche. Sa hauteur se situe généralement entre 8 et 16 m, parfois très haut dans des sapins : 2 nids à 25 m en Bugey (01), ou très bas sur des arbres buissonnants si la pente est forte : nid à 2,5 m en Savoie dans un if (Taxus baccata), 1 à 3 m dans un Chêne vert.

L’altitude de nidification ne dépasse pas 1 000 m : 900 m dans l’Ain, 960 m en Savoie et dans le Trièves (38) ; le nid le plus bas dans la plaine de l’Ain est à 240 m. La ponte de l’œuf unique se déroule dans la première quinzaine d’avril pour les sites les plus chauds, dans la seconde quinzaine pour les autres. Une ponte de remplacement est possible en mai ; on suppose que les jeunes femelles pondent pendant ce mois. L’incubation dure 45 jours. Le jeune est nourri au nid pendant 70 jours et les dates d’envol s’étalent entre la mi-juillet et la mi-septembre avec un maximum entre le 25 juillet et le 10 août . La productivité des populations varie selon les années entre 0,3 et 0,8 jeunes par nid (Malafosse 1996). Dans l’Ain, elle est toujours supérieure à 0,5 ; elle est plus faible dans les territoires les plus froids et les plus grands, mais c’est surtout une pluviométrie importante conjuguée avec des températures froides pendant le mois de juin qui entraîne une forte mortalité des poussins dans les 15 jours qui suivent l’éclosion. La productivité varie aussi selon les couples : dans l’Ain, un couple a produit 11 jeunes à l’envol en 11 années tandis qu’un autre n’a produit que 2 jeunes à l’envol en 9 ans. Ces variations peuvent, peut être, s’expliquer par des mâles qui seraient meilleurs chasseurs ou qui participeraient à la couvaison, par des emplacements de nids plus ou moins adéquats, par la prédation par la Martre (M. martes).

La population rhônalpine de circaètes représente environ 25 % de la population française. Depuis les années 1970 ([R]), il n’y a pas eu de modifications de la répartition des nicheurs, mais les secteurs de nidification ont été mieux définis. Aussi l’espèce est nicheuse en Tarentaise (73), dans l’Ile Crémieu (38), mais ne niche pas dans le pays de Gex (01), ni dans le Genevois-Annecy (74). Des incertitudes demeurent pour le Chambarand et la chaîne de Belledonne (38). Depuis 50 ans, on observe une réduction massive des milieux de chasse de l’espèce : urbanisation, abandon des prairies en pente reconquises par la forêt, suppression des haies, fermeture et disparition des pâturages extensifs, mises en culture de marais et de prairies, transformation de prairies naturelles en prairies artificielles, boisements de prairies en moyenne montagne. Ces causes ont entraîné la disparition d’au moins 5 couples dans l’Ain entre 1950 et 1976. Plus récemment, la pratique du vol libre et le survol bas des ULM ont stérilisé des sites de nidification (3 cas en Savoie), de même que la création de pistes au cœur des massifs forestiers (2 cas dans l’Ain), car le Circaète niche loin de la vue de l’homme. Signalons aussi la régression spectaculaire d’une proie d’appoint, l’Orvet (Anguis fragilis), notamment dans l’Ain, la Loire et la Savoie. La circulation automobile anéantit chaque année des centaines de couleuvres, proies essentielles dans son régime alimentaire : dans l’Ain, la mortalité due à cette cause est estimée supérieure à celle imputée aux circaètes ! La population de circaètes se maintient cependant et manifeste même depuis les années 1990 une légère tendance à l’augmentation : présence croissante d’individus non nicheurs, nouveaux couples cherchant un territoire (3 cas dans l’Ain). Plusieurs raisons et hypothèses pourraient se conjuguer pour expliquer ce paradoxe : tout d’abord, la loi de protection des rapaces diurnes de 1972 a profité au Circaète, en évitant notamment le tir des juvéniles en septembre. Un changement d’exploitation de l’espace a également pu s’opérer, certains couples recherchant leurs proies plus loin du nid qu’autrefois. Le réchauffement climatique actuel, en diminuant le nombre et l’intensité des jours de gel, pourrait aussi diminuer la mortalité hivernale naturelle des serpents. Enfin, les fortes densités de circaètes dans la région Provence-Côte d’Azur ne permettent peut être plus aux juvéniles de s’y installer, les poussant à coloniser les régions situées plus au nord.

La politique agricole commune de l’Union Européenne concernant les milieux ouverts joue un rôle déterminant pour l’avenir du Circaète, en préconisant des dispositifs de maintien par des activités "agro-traditionnelles". Les mesures agri-environnementales ou les Contrats Territoriaux d’Exploitations permettent d’impliquer les agriculteurs dans la gestion de ce type de milieu et favorisent ainsi les espaces où chasse le Jean le Blanc.

Texte : Olivier Waille
Photo : Rémi RUFER