Chocard à bec jaune

Publié le mercredi 27 février 2008


Chocard à bec jaune Pyrrhocorax graculus

Angl. : Yellow-billed Chough
All. : Alpendhole
It. : Gracchio

Espèce paléo-montagnarde, le Chocard à bec jaune est bien connu des randonneurs sous les noms de choucas ou de corbeau des montagnes. Cette espèce est totalement protégée par la loi, comme tous les “ corvidés de montagne ” ; il se rencontre dans l’ensemble des massifs montagneux d’Europe (Pyrénées, Alpes, Corse, Caucase) et jusqu’en Asie et Afrique du nord.

En Rhône-Alpes, on ne trouve le Chocard qu’à l’est d’une ligne Thonon les Bains - Chambéry - Crest, frontière physique délimitée par l’ensemble des Préalpes calcaires (Vercors, Chartreuse, Bauges, Bornes, Aravis, Chablais). Plus inhabituelles, des observations d’individus isolés ont eu lieu en fin d’hiver dans le département de l’Ain, hors de la limite occidentale de sa répartition en Rhône-Alpes : Belmont en Valromey le 25 mars 1970 et Oncieu, dans le Bugey, le 17 mars 1990 (Bernard 1990 b). A l’intérieur de son aire de répartition, il peut fréquenter des altitudes extrêmes comme le sommet du Mont Blanc, en période d’afflux touristique.

Une population du sud de la région, dans les Baronnies (26), semble isolée mais en réalité des colonies proches existent plus à l’est, dans le département des Hautes Alpes (région PACA).
Les effectifs européens sont compris entre 48 000 et 96 000 couples répartis dans 13 pays dont 24 000 à 52 000 (soit environ 50% de la population) en zone alpienne (Sackl in [E]). Absent du Massif central et du Jura, les effectifs français sont estimés par Lebreton et Martinot (1998) à environ 10 000 couples. Des études fines, réalisés dans la région Rhône-Alpes, ont permis de recenser 2 000 individus occupant la zone du massif du Mont Blanc (74), du massif des Aiguilles Rouges (74), du massif de Platé (74) et des Dents du Midi (Suisse) (Delestrade 1995a). D’après des comptages réalisés dans certains massifs, le fichier du Centre ornithologique Rhône-Alpes et notre connaissance des massifs montagneux, la population présente en Rhône-Alpes avoisinerait au minimum 12 000 à 13 000 individus. Cette estimation a été établie à partir des dénombrements réalisés en hiver, période de rassemblements des groupes (sauf pour quelques massifs ne présentant pas de données à cette période). Les comptages réalisés en août et septembre ont été pour la plupart exclus car ils contiennent un pourcentage non négligeable de jeunes de l’année qui sont soumis à une forte mortalité durant l’hiver.

Les habitats fréquentés par le Chocard à bec jaune, espèce cavernicole, regroupent aussi bien des fissures que des falaises, des corniches, voir des grottes ou des gouffres en milieux karstiques (Delestrade et Stoyanov 1995). Quelques couples utilisent parfois les bâtiments implantés en altitude, comme les gares de téléphérique, pour y construire leurs nids. Toutefois, ces sites semblent peu propices car les nidifications y sont le plus souvent vouées à l’échec, soit en raison d’une prédation forte soit par un abandon des nichées lors de la réouverture estivale de la station. En Rhône-Alpes, le Chocard s’établit en période de nidification, à des altitudes maximales de 3 800 mètres d’altitude (Delestrade in [E]). Aucune indication précise n’a pu être relevée quant au site de nidification le plus bas dans la région. Des observations dans les Pyrénées Atlantiques attestent cependant la présence de nids à 500 m d’altitude (Dendaletche 1988). L’espèce utilise les pelouses d’altitude, les landes pour la recherche de nourriture. L’hiver, son opportunisme se fait pleinement ressentir lorsqu’on observe des rassemblements importants sur des décharges et dans les stations de sports d’hiver. Quelle que soit la saison, les dortoirs de chocards se trouvent majoritairement en altitude dans les parois rocheuses.

C’est à partir de mars que les premiers signes de reproduction apparaissent avec le début des parades collectives. Les couples une fois formés restent fidèles toute leur vie (Delestrade 1995a, Dejonghe 1984). Les activités nuptiales relativement voyantes ont permis à de nombreux observateurs de prouver la nidification de cette espèce dans de nombreux massifs. Ainsi, 85% des citations regroupent les catégories “ certaine ” ou “ probable ”. De petites colonies lâches, constituées le plus souvent de 2 à 12 couples, s’établissent dans les différentes parois rocheuses favorables. Le 3 juin 1995 quelques dizaines sont observés à Font d’Urle (26), 20 individus le 22 mai 1995 sur le Petit Som en Chartreuse (38-73). La distance entre les nids peut varier d’une région à l’autre. Dans le Vercors (26-38), des observations ont permis de noter un espacement entre les nids qui variait de 10 à 50 mètres sur un échantillonnage de 23 nids (Delestrade et Stoyanov 1995) ; dans les Aiguilles rouges (74), cette distance était comprise entre 50 et 1 000 m sur un échantillonnage de 16 nids (Delestrade et Stoyanov 1995). Un couple de Chocard à bec jaune reste fidèle toute sa vie au massif où il se reproduit pour la première fois. Au mois de juin, parfois fin mai, la femelle pond de 1 à 5 œufs qu’elle couve une vingtaine de jours, pour 1,8 jeunes à l’envol en moyenne (Delestrade et Stoyanov 1995). L’éclosion des jeunes étant relativement tardive, une seule ponte est effectuée par année. C’est à l’âge de 30 jours que les juvéniles quittent le nid, fin juillet - début août en Haute Savoie, mais des observations plus précoces ont été notées en Vanoise (début juillet 1997 à Val Thorens (73), 19 juillet 1996 à Val d’Isère (73) à 2 800 m) . Cette sortie correspond au maximum d’abondance de la nourriture. En effet, c’est à cette période que la biomasse est la plus importante au niveau des criquets, des baies (myrtille, genévrier, ...) (Delestrade 1995a). Les jeunes restent dépendants de leurs parents pour la recherche de nourriture pendant le mois qui suit leur envol. Ces jeunes Chocard à bec jaune qui se distinguent pendant un an des adultes par la couleur, noire au lieu de rouge de leurs pattes, ne se reproduiront qu’à l’âge de 3 ou 4 ans.

Au début de l’automne, les jeunes d’un même massif se rassemblent pour passer l’hiver puis ils se dispersent au printemps pour intégrer un groupe d’altitude. C’est une espèce très sédentaire car il y a peu d’erratisme entre l’été et l’hiver, les oiseaux restant dans les même secteurs durant les différentes saisons (Delestrade in [E]). 200 individus ont séjourné toute l’année à St Christophe en Oisans (38) durant les années 1979 et 1980. Le Chocard se caractérise par son grégarisme et ses contacts sociaux très développés : en Haute Savoie, la taille des groupes varie de 25 à 1200 individus, selon la saison. En période de reproduction, la moyenne est de 60 individus. En hiver, la moyenne est de l’ordre d’une centaine (Delestrade 1994).

Quelques maximums de regroupement ont été notés comme 1 000 individus aux Alpes de Venosc (38) le 31 décembre 1968, 500 à Besse (38) le 21 décembre 1985.

L’utilisation de nouvelles ressources alimentaires par le développement des activités touristiques, principalement hivernales, a provoqué des modifications du comportement des chocards. En effet, la distribution des groupes à partir du mois de décembre a été modifiée par la présence de nourriture en haute altitude. Un accroissement de la compétition intraspécifique a pu être observé du fait que la nourriture est plus concentrée que dans le milieu naturel (rebords de fenêtre, poubelles). Cependant, contrairement à certaines idées reçues, l’impact du tourisme hivernal et estival sur la démographie est finalement très faible d’après les études conduites (Delestrade 1995a, 1995b, Delestrade et Stoyanov 1995) puisque pour les chocards, les périodes critiques se situent plutôt en automne, lorsque les jeunes tentent de s’émanciper et au printemps pour l’acquisition de réserves pour la reproduction ; ce sont deux périodes indépendantes des activités humaines. De plus, les chocards ne sont pas en rapport avec des activités touristiques sur l’ensemble de l’aire de distribution rhônalpine. Les populations de l’espèce semblent donc régulées par les ressources naturelles. Actuellement, le Chocard à bec jaune, espèce éclectique bien adaptée à l’homme et à ses activités, ne semble pas menacé comme pourrait l’être son cousin le Crave à bec rouge.

Anne Delestrade
Nicolas Greff