Canard colvert

Publié le mercredi 27 février 2008


Canard colvert Anas platyrhynchos

Angl. : Mallard
All. : Stockente
It. : Germano reale

Le Canard colvert est l’Anatidé le plus répandu dans le monde ; sa distribution s’étend en effet sur la majeure partie du continent nord-américain, de l’Asie et de l’Europe. L’espèce se reproduit également ponctuellement en Afrique du Nord et a été introduite en Australie, en Nouvelle-Zélande et aux Iles Kerguélen. En France, le Canard colvert niche dans tous les départements pourvu qu’existent des sites favorables à son installation. Toutefois, en dehors de la Provence et du littoral de la Méditerranée occidentale, sa distribution présente encore des lacunes au sud d’une ligne Biarritz-Grenoble et en Corse où l’espèce reste confinée aux plaines orientales.

Dans la région Rhône-Alpes, l’espèce est présente le long des grands cours d’eau, dans les régions d’étangs, sur les rivages lacustres, milieux qui constituent les principaux peuplements rhônalpins. Toutefois, des sites de petite étendue comme des bassins de lagunage, des mares, des rus sont aussi habités. Ces caractéristiques rendent difficile l’estimation des effectifs régionaux de l’espèce. Avec 1 200-1 500 couples en Dombes (01), 500 à 700 dans la plaine du Forez (42), auxquels il nous semble falloir ajouter 1 500 à 2 500 couples pour l’ensemble des autres sites rhônalpins, l’effectif régional est probablement compris entre 3 200 et 4 700 couples (mais des estimations imprécises fournies par la Drôme et l’Isère pourraient faire monter la valeur haute de cette fourchette à près de 6 000 couples). Il est impossible de préciser l’importance de la population rhônalpine par rapport aux effectifs nationaux, ceux-ci étant très mal connus (20 000 à 60 000 couples - Fouquet 1989).

Le Canard colvert est donc l’Anatidé faisant preuve de la plus grande plasticité écologique. Dans notre région, des nids ou des familles ont été découverts entre les altitudes de 150 m environ (dans l’extrême sud de la région dans la vallée du Rhône) et de 1 730 m à Avoriaz (74) en 1993. De même, les pontes peuvent être déposées à proximité immédiate de l’eau comme à plus d’un km de cet élément, dans des milieux très divers. Peu ou pas pourchassés, des colverts peuvent se reproduire au voisinage immédiat de l’homme comme en plein centre de Lyon (69) le long du Rhône. En Forez, aucune relation apparente n’a été trouvée entre la productivité en colverts des étangs et leur environnement. En Dombes, par contre, la fréquence des nichées varie de 0,42 par étang lorsque ceux-ci ne sont pas bordés par des prairies de fauche, à 1,21 lorsqu’ils en sont pourvus. Dans cette région, la densité des couples cantonnés est actuellement de 2,0 / 10 ha contre 4,9 au début des années 1970 (Tournier 1987).

Comparativement aux autres espèces d’Anatidés, le Canard colvert se reproduit très tôt. Les couples sont souvent formés dès le cœur de l’hiver et nettement cantonnés en février. Les pontes sont fréquemment déposées en mars, parfois plus précocement encore : œufs couvés le 3 février 1976, pontes complètes le 18 février 1975 et le 22 février 1978, toujours en Dombes ; les observations de familles le 8 mars au delta de la Dranse (74), le 13 mars à Pierrelatte (26) en 1994, le 13 mars 1978 à Taninges (74) indiquent des débuts d’incubation entre le 10 et le 15 février de ces années. A l’inverse, des reproductions extrêmement tardives ont aussi été signalées. Ainsi, des jeunes non volants ont été signalés au delta de la Dranse le 7 septembre 1986 et le 9 septembre 1984, le 10 septembre 1997 à Château-Gaillard (01). Un poussin d’environ 15 jours le 23 septembre 1988 à Annecy (74) et 2 d’environ 30 jours le 10 octobre 1990 à Divonne (01) suggèrent même des pontes déposées respectivement aux environs du 11 et du 14 août et une femelle tuée à la chasse le 24 septembre 2000 avait deux oeufs complètement formés.

Au niveau régional, le calendrier de reproduction marque de nettes différences selon les sites et les années. Ainsi, la reproduction est-elle globalement plus précoce dans la vallée du Rhône en Drôme-Ardèche qu’elle ne l’est dans la plaine du Forez et a fortiori en Dombes. Dans ces deux régions d’étangs, près d’un mois peut séparer les dates moyennes d’envol des oiseaux selon la précocité (1981, 1982, 1985) ou non (1983, 1984, 1986) de la reproduction. Il faut donc considérer que dans ces régions d’étangs, la totalité des jeunes est capable de voler entre fin août et fin septembre (M.N.H.N. et O.N.C. 1989).

D’après les données fournies par 1 120 familles rhônalpines, celles-ci comptent en moyenne 7,4 jeunes (tous âges confondus). Des valeurs deux fois plus importantes que cette moyenne ne sont pas rares et des extrêmes de 22 et 23 poussins ont même notés en Bresse en 1996 et 1986. Les colverts nés en Rhône-Alpes, en Dombes et dans le Forez en particulier, sont très vulnérables à la pression de chasse. Celle-ci est responsable de 65 (91,54 %) des 71 reprises d’oiseaux bagués poussins dans notre région (contre 80,26 % pour les oiseaux bagués volants et 79,76% pour ceux marqués à l’extérieur de Rhône-Alpes).

Cette pression de chasse est essentiellement locale (62 cas sur 65). Ces oiseaux sont surtout prélevés durant la saison de chasse qui suit leur naissance puisque leur durée de port de bague n’est en moyenne que de 211 jours (58 à 1264). Cette durée est plus longue (313 jours en moyenne) pour les oiseaux marqués alors qu’ils étaient capables de voler et surtout pour les oiseaux allochtones (550 jours), le record régional de longévité étant détenu par un oiseau bagué en Suisse et tué en Haute-Savoie à l’âge de près de 12 ans et demi.

Les oiseaux rhônalpins semblent quasiment sédentaires. Sur 147 reprises, 134 ont été effectuées dans le département même du baguage, 7 dans un département voisin, 1 dans les Bouches du Rhône, 1 dans l’Hérault, 1 en Gironde, 1 dans le Finistère et 2 en Allemagne. Par contre, 84 reprises de colverts “ étrangers ” ont été enregistrées en Rhône-Alpes : 1 provenait de l’Eure, 1 de Gironde, 19 des Bouches du Rhône, 1 de Lituanie, Suède, Espagne, Italie, 2 de Tchécoslovaquie, 3 d’Angleterre, 6 d’Allemagne, 17 de Pologne, 31 de Suisse. Dans notre région, l’hivernage a concerné en moyenne 13 453 oiseaux entre 1995 et 1997 (5,3 à 10,3 % de l’effectif national). Les oiseaux sont alors répartis sur de nombreux sites dont le principal est sans conteste la Dombes (10 705 à 12 885 individus durant ces mêmes années et un record de 19 796 en 2000).

Chaque année, plusieurs dizaines de milliers de colverts sont lâchées dans la région Rhône-Alpes à des fins cynégétiques. Ces introductions massives s’avèrent pernicieuses à divers titres. Elles cachent le fait que la pression locale de chasse fait bien plus que prélever les intérêts du capital. Bon nombre de ces oiseaux (déjà plus de la moitié au milieu des années 1970 ; Cordonnier et Fournier 1977) présentent des aberrations de plumage et / ou un poids excessif et contribuent à abâtardir l’espèce. Pour nourrir et fixer ces troupes, la pratique de l’agrainage s’est généralisée. Ceci permet une meilleure survie hivernale des surmulots (Rattus norvegicus) et corneilles noires (Corvus corone) qui, au printemps, sont les principaux prédateurs des œufs et des poussins d’Anatidés ! L’agrainage favorise aussi les concentrations d’oiseaux aquatiques sur de petites surfaces en été, créant des risques d’intoxication par botulisme (plusieurs cas signalés en Dombes). Comme l’indiquaient déjà Cordonnier et Fournier en 1977, “ la sédentarisation et l’excès de nourriture permettent ... d’avancer les dates de premières pontes, et les jeunes qui en sont issus rencontrent des conditions météorologiques défavorables. La productivité se trouve donc diminuée, (puisque) la taille des pontes de remplacement (lorsqu’elles réussissent) est toujours inférieure à celle des premières pontes ... ”. Si l’agrainage est partiellement réglementé en Dombes depuis 1998, son interdiction partout et en tout temps est souhaitable. L’éradication des oiseaux ne correspondant pas au morphotype de l’espèce semble impérative mais leur nombre ne facilite pas la mise en place d’une telle mesure.

Alain Bernard