Aigle de Bonelli

Publié le mardi 26 février 2008


Aigle de Bonelli Hieraaetus fasciatus

Angl. : Bonelli’s Eagle
All. : Habichtsadler
It. : Aquila del Bonelli

Cette espèce de catégorie faunistique méditerranéenne est répartie irrégulièrement de l’Europe de l’Ouest jusqu’en Indonésie ; elle connaît deux sous-espèces : la forme nominale qui s’étend du bassin méditerranéen à la Chine et Hieraaetus fasciatus renschi, qui peuple certaines îles de la Sonde. Le troisième taxon, Hieraaetus spilogaster, vivant en Afrique du sud du Sahara jusqu’au sud du continent, est considéré comme une espèce particulière (Gensbol 1988). L’Europe est donc habitée par la forme nominale sur tout le pourtour méditerranéen : Péninsule ibérique, France, Italie (Sicile, Sardaigne), Croatie, Bosnie, Grèce et Bulgarie. Cet aigle se reproduit dans le sud de la France des Pyrénées Orientales à l’ouest jusqu’aux départements du Var à l’est et de l’Ardèche au nord. Bien que l’espèce ait été signalée dans la Drôme par Cheylan (1979), considérée comme reproductrice potentielle par Frier (in [R]) et observée à plusieurs reprises au cours de ces dernières décennies ([R]), nous ne possédons aucune preuve de reproduction dans ce département. La Basse-Ardèche constitue donc son dernier bastion en Rhône-Alpes, alors même que les collines voisines du sud de la Drôme semblent tout à fait propices. En effet, en reprenant les paramètres caractérisant les districts géographiques de l’atlas précédent ([R]), on s’aperçoit que nombreux sont ceux qui appartiennent à ces deux régions : précipitations annuelles, température, ensoleillement, ... Par contre, l’altitude paraît limiter les sites favorables drômois aux vallées peu élevées. Une analyse plus fine serait nécessaire pour déterminer les potentialités réelles. Au cours de la période 1995/1997, deux sites ardéchois furent occupés. Les individus du couple nord sont restés les mêmes durant cette période (dans la mesure où nous n’avons pas noté de changement d’individus identifiables). Il n’en est pas de même pour le couple sud qui a subi au minimum 4 disparitions d’individus inexpliquées (2 femelles et 2 mâles).

Avec ses deux sites, la région Rhône-Alpes représente 8 % de la population nationale (26 couples). Malgré le faible échantillon qu’ils représentent, la dynamique des oiseaux rhônalpins s’inscrit parfaitement dans celle de la population nationale. En France, un certain nombre de couples se reproduisent sans trop d’embûches alors que d’autres essuient échec sur échec, renouvelant régulièrement leurs individus victimes de disparitions. Toute avancée dans la connaissance ou dans la protection des couples rhônalpins peut avoir des répercussions positives sur la sauvegarde de l’espèce en France et inversement.
L’Aigle de Bonelli évolue dans un milieu accidenté où il trouve des falaises pour nicher, de la garrigue et des cultures pour la recherche des proies. Ce schéma général correspond assez bien à la description de son habitat en Ardèche : les parois fréquentées sont situées dans les gorges de la rivière, creusées dans un immense plateau calcaire. Le domaine vital englobe donc les gorges et les plateaux. Les formations végétales résultent d’usages ancestraux. Les sols très peu profonds sont restés couverts de taillis de Chêne vert (Quercus ilex) et de Chêne pubescent (Quercus pubescens). Les terres agricoles les plus pauvres ne pouvant accueillir que le bétail et la vigne constituent aujourd’hui une zone intermédiaire recouverte par des pelouses sèches, des friches et des landes à genévriers. Les terres labourables, autrefois emblavées, sont à présent vouées à la viticulture. Taillis, landes et cultures représentent respectivement, dans un rayon de 10 km autour des sites de reproduction des couples, 60 %, 10 % et 30 % de la surface (Mure 1995 a).

Les premières parades sont observées dès la mi-octobre ; elles sont les prémisses à une saison de reproduction qui débute en décembre : parades aériennes, recharges des aires, premiers accouplements. Certaines dates de ponte très tardives enregistrées en Ardèche dans les années 1980 (Duc et Frier 1984) ne semblent pas la règle dans ce département, puisque 76 % des pontes (n = 22) sont déposées entre le 10 février et le début de mars (Mure 1995 a), ce qui est tout à fait comparable aux 70 % obtenus par Real (1991) en Catalogne (Espagne). La taille de la ponte est inconnue en Ardèche. En Europe, elle est généralement de deux oeufs, exceptionnellement de trois. En Ardèche, seule la présence des aiglons peut apporter quelques éléments. Sur 38 familles observées de 1973 à 1998, on relève 12 nichées de 2 aiglons (32 %), 26 nichées d’au moins 1 aiglon (68 %). La productivité de chacun des couples pour la période 1989 à 1998 est de 0,1 et 1,2 juvénile par an. L’extrême faiblesse de la productivité du premier couple s’explique par le renouvellement répété des individus ces 5 dernières années et un faible taux de ponte les premières années. L’autre couple enregistre une productivité moyenne, mais “normale” pour l’espèce. Il faut noter deux cas de mortalité d’aiglon au nid, imputables probablement au parasite Trichomonas gallinae. Les couples cantonnés sont sédentaires ; en revanche, les jeunes, émancipés à l’âge de 5-6 mois, montrent un erratisme important. Les principales directions enregistrées, par l’intermédiaire du baguage, sont l’ouest et le sud-ouest (Cheylan et al. 1997), mais des observations sont réalisées bien au-delà de la limite septentrionale de répartition de l’espèce (Cugnasse et Cramm 1990). A ce jour, aucun oiseau né en Ardèche n’a été repris.

Frier (1977) estime la population ardéchoise d’autrefois à 6-9 couples ; un maximum de 4 sites occupés a été noté par le même auteur, dont 3 simultanément deux années de suite. Depuis 1978, seuls deux sites restent occupés ; au moins dans un cas, cette régression semble imputable à des destructions volontaires.

Les résultats de plus de 20 ans de suivi font apparaître une situation particulièrement préoccupante malgré le maintien sur deux sites. Depuis 1990, la productivité de cette population ne persiste que grâce à la reproduction d’un seul couple. Celui-ci, constitué des mêmes oiseaux adultes depuis une dizaine d’années, a évité la destruction directe et optimisé la connaissance de son domaine vital ce qui a réduit l’effet des menaces pourtant bien présentes (lignes électriques, activités de plein air, déprise agricole, ...). Qu’en sera-t-il les prochaines années lors du recrutement de nouveaux individus ? Le recrutement d’oiseaux très jeunes (1 à 2,5 ans) sur l’autre site suppose une espérance de vie encore très faible (Cheylan et al. 1997). Ce site est donc attractif mais la présence de menaces directes réduit les chances de constitution d’un couple stable et “expérimenté”.

La sauvegarde de l’espèce en Rhône-Alpes passe donc, comme au niveau national, principalement par l’élimination des destructions des jeunes et des adultes (électrocution, tir, piège et empoisonnement) aussi bien sur les domaines vitaux des couples que sur les zones de stationnement des jeunes (France et Espagne). Dans cet esprit, le CORA a commencé en 1994 un programme de suivi visuel des couples d’aigles : “les journées de prospection simultanée” ; celui-ci a pour objectif de déterminer les habitats utilisés par chacun des couples, notamment lors de la recherche des proies. Les éléments recueillis permettent de préciser et donc d’optimiser les interventions sur les secteurs prioritaires en termes de protection (lignes électriques). En continuité avec ce programme, une cartographie et une hiérarchisation des lignes électriques au sein des territoires ont été réalisées en partenariat avec EdF, afin de déterminer un plan de neutralisation des lignes à risques. Toutes ces mesures apparaissent dans le projet de Plan National de Restauration de l’Aigle de Bonelli rédigé par les associations naturalistes (CEEP, GRIVE, LPO, CORA) à la demande du Ministère de l’Environnement. Parallèlement, le CORA a débuté dès 1990, dans le cadre du Plan de sauvegarde des habitats de l’Aigle de Bonelli (CEE : ACE), une action auprès des gestionnaires d’espaces (Réserve Naturelle des Gorges de l’Ardèche, ONF 07) ainsi qu’auprès des associations communales de chasse. Celle-ci a pour objectif de développer des mesures de repeuplement d’espèces proies de l’aigle tels que la Perdrix rouge (Alectoris rufa) et le Lapin de garenne (Oryctolagus cuniculus), par une meilleure gestion cynégétique et par la réhabilitation de leurs habitats. Il s’agit d’améliorer la qualité des domaines vitaux des aigles, dans une moindre mesure de diminuer la pression de prédation sur le pigeon domestique (espèce-proie de substitution vectrice de la trichomonose) et ainsi d’augmenter le nombre de jeunes à l’envol. Ce travail de collaboration permet indirectement de sensibiliser les chasseurs locaux à la problématique de l’Aigle de Bonelli, mais aussi d’impliquer plus intensément les gestionnaires (Réserve, ONF, ONC) dans le programme. Une des actions les plus anciennes est la surveillance des nids en période de reproduction ; ce programme coordonné au niveau national par la Mission FIR de la LPO a pour but de limiter les risques de dérangement par la présence permanente d’observateurs. Ces mesures doivent être développées en urgence si on désire voir l’Aigle de Bonelli figurer encore dans le prochain atlas rhônalpin.

Michel Mure